L’étrange ballet

C’est un soupir sur la portée, une légère caresse, qui rendrait le toucher grossier ; une paume qui célèbre la courbe des hanches, deux doigts qui esquissent le contour de l’épaule ou seulement, parfois, le sentiment d’une présence, derrière. Un souffle, un bruit, un pas de côté, et débute l’inconscient ballet, digne des plus grandes pièces, une chorégraphie millimétrée et omnisciente ou l’autre s’apprivoise et l’un s’adapte.

C’est une gigue d’une longueur exceptionnelle, qui requiert du quadrille endurance et sang-froid, et s’inscrit au plus profond des corps, là où se nichent les habitudes et les réflexes. C’est une ritournelle farandole, une ronde qui tourne les danseurs en de voluptueux automates. Bien vite, ils l’accomplissent sans plus y penser, l’esprit rêveur et le verbe haut, si ce n’est l’inverse. Ils ne s’en souviennent plus, ne comptent plus ni les pas, ni les temps. De leurs partenaires, ils ne voient que les contours, les ombres chaloupées et annonciatrices. Et si, par le hasard écrit des entrechats, leurs regards venaient à s’effleurer, ils ne prendraient pas le temps de la mesure. La valse, la foule et le virevoltant carrousel forment un décor omniprésent qu’ils ne voient plus.

 

«Cette danse, la notre, n’est écrite sur aucune portée»

 

Pourtant, à l’œil spectateur, et dieu sait qu’ils sont nombreux, il semble qu’ils communiquent, s’excusent, s’échangent informations et ordres, injonctions et requêtes, le tout parfois en forçant l’organe pour couvrir le chœur. Mais eux, les danseurs automates, le font sans y penser, parfois sans même parler, les yeux braqués sur l’insatiable audience, le sourire façonné et l’esprit calculateur.

Car il faut bien, pendant que je fais trois mojitos à l’endroit où Katie fait déborder une vodka-sprite, que j’évalue l’addition de tête, tout en évitant la vague de bulles qui déferle sur mon plan de travail. Car j’ai entendu l’énorme commande de cocktails dictée à Cyril, et j’ai vu qu’Anne quittait la scène pour aller « nettoyer » la salle, et alors que j’avance contre le bar pour laisser passer Thib’, que je sens dans mon dos, je devine qu’il faut que j’aille prêter main forte sur l’aile droite du bar.

Et pendant que Katie, qui s’est entre deux temps et sans mesure, lancée dans trois rhums cocas, verse aussi l’alcool cubain dans mes mojitos, je saisis un citron d’une fente avant maîtrisée, avant de me balancer de concert pour atteindre l’eau gazeuse sans heurts, derrière son épaule. Nous tournons ensuite sur le même rythme, elle d’un mouvement de bassin pour que Cyril puisse accéder à la glace pilée destinée à ses Margaritas, moi d’une valse de côté pour accompagner le mouvement du bras qui mélange déjà sans attendre la glace que Cyril, nous le savons d’une partition commune, versera dans mes Mojitos.

Cette danse, la notre, n’est écrite sur aucune portée. C’est une improvisation, au gré des gammes apprises ensemble sur cette scène, ou ailleurs, au gré des ballets. C’est un rythme intuitif et commun, et lorsqu’un nouveau danseur s’avance, timide et gauche, à nouveau les épaules s’entrechoquent, les questions fusent, les voix s’entendent et les bras se gênent. Puis, peu à peu, nous jouons tous à nouveau de nos corps en chœur, et l’hésitant se fond à son tour dans le rythme saccadé et les pas chaloupés de notre danse perpétuelle.

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