Élégance, nom féminin

Depuis que j’ai échangé ma machine à café pour des mètres de shooters, que je suis passé du bar d’un restaurant à un bar tout court, mes relations avec la gente féminine ont…évolué. Elles sont passées, sans réellement crier gare, de l’œillade discrète au regard effronté, du tressaillement involontaire au clin d’œil appuyé, du sourire timide aux mains audacieuses, et enfin, du « au revoir » discret comme ultime espoir au « t’as un numéro » tapageur et voyeur.

Force est de constater que, comme à l’accoutumée, je suis loin d’être une exception. Ainsi, ces comportements tiennent beaucoup plus à ma géolocalisation – derrière un bar – qu’à un trait spécifique de mon anatomie. Loin des photos retouchées et des profils soignés, la froide réalité nous replace tous sur le même niveau : même si nous sommes en train de faire des vodka-pomme, nous aurons toujours plus de style derrière un bar que dans la queue du supermarché, ou en train de sauver la planète derrière un bureau. Et si les restaurants, lieux tamisés dévoués à la dégustation et à l’éveil des sens, se prêtent à une drague polie, légère et emprunte de courtoisie, le bar délie les regards, embrase les lèvres et libère les ardeurs.

À une notable différence cependant. Qu’elles soient ivres-mortes ou mortes de faim, les femmes ont toujours plus d’élégance, de finesse et de pudeur que les hommes. Et ces derniers, si fiers d’eux-mêmes et si prêts à qualifier leurs égales de « salopes » et de « putes », devraient en prendre de la graine.

 

«Cet homme traite la barmaid comme il traite son chien, force la voix si celle-ci n’accourt pas dans la minute, le regard soumis et la queue frétillante.»

 

Car aussi vagues que soient leurs yeux et aussi incontrôlés que soient leurs mouvements, la plupart des femmes arrivent tant bien que mal à s’agripper aux restes d’une élégance effritée par les coups de boutoir de l’alcool et des désirs qu’il éveille. Bien sur, le regard sera un peu trop appuyé, la main qui reprend la monnaie serrera la mienne un peu trop fort, un peu trop longtemps. Bien sur, alors que je me frayerais un chemin au milieu de la foule avinée, peut-être une main s’égarera t-elle, flirtera avec mes hanches l’espace d’une seconde. J’y devine quelques verres en trop, et l’envie attisée par les spiritueux qui exacerbent les audaces. Mais chacun de ces gestes n’est qu’une invitation, ostensible parfois, mais qui se veut contrôlée, discrète malgré l’état ; et derrière cette ultime volonté d’élégance pas si vaine réside toute la finesse de votre charme.

Car évidemment, pour mes collègues féminines, la réalité est toute autre. Pas de hasard, pas de regards provoqués presque innocemment, pas d’étincelle discrète et évocatrice. Quand il le veut, l’homme saoul est capable d’aller droit. Aussi ne me regarde t-il pas quand je m’avance pour prendre sa commande, car ce qui lui sert de fenêtre sur le monde est fixé sur les courbes de ma collègue. D’ailleurs, je ne prendrais pas sa commande, même avec la meilleure volonté du monde, car il me signifiera, d’un clin d’œil complice – alors que nous sommes tout, sauf complices – qu’il ne s’adressera qu’à la blonde derrière moi. Et une fois que je me serais effacé, sa première entreprise sera de lui demander son prénom. Car c’est un homme original, drôle, séduisant et irrésistible, tout du moins le croit-il dès que le houblon l’irradie. C’est aussi un homme de conviction, un homme tenace : malgré les refus, il continuera à demander, jusqu’à ce qu’elle réponde, même n’importe quoi. Car ce n’importe quoi, il ne le laissera pas filer, s’en servira pour l’interpeller toute la soirée durant, et ce de plus en plus fort au fil des minutes et des heures, au fil des shooters et des pintes. Alors une désagréable impression ne peut s’empêcher de s’immiscer jusqu’à nous, pour finalement nous sauter aux yeux. Cet homme traite la barmaid comme il traite son chien, force la voix si celle-ci n’accourt pas dans la minute, le regard soumis et la queue frétillante. Son chien, ou à une époque révolue, sa soubrette.

Et alors, oh gloire du monde moderne et salarial, elle viendra, professionnelle et courageuse, s’enquérir de ses desiderata. Mais il sera trop tard, et l’esprit flou et obtus comprendra qu’il s’est imposé, qu’il a eu gain de cause. Plus de limites donc, et, faraud, il lui lâchera un « Hey, j’en ai une petite, mais je sais très bien m’en servir » des plus plaisants, auquel elle ne répondra pas, ou par un sourire forcé, attendant, pleine de mépris contenu, la commande dudit malotru. Je l’ai entendue, cette phrase, il y a quelques jours. Le type était fier, et ses copains aussi. Tous trois étaient habillés avec élégance, chemises blanches et costards ajustés, beaux gosses, fils de bonne famille bien soignés. Ce soir-là, pourtant, ils suaient le fiel, le glauque et le rance. Et, aberration s’il en est, ils croyaient en leurs chances. Ce n’est qu’au moment même où je compris cela que je fus le plus estomaqué. Dans leur esprit étriqué, point de place pour le doute, ou la remise en question. Eux, comme celui qui emprunta le verre de ma collègue à des buts encore – heureusement – inconnus ; eux, comme celui qui lui fit une esclandre, hurlant dans tout le bar car elle ne lui donnait pas assez d’attention ; eux, comme tout ceux dont le champ de vision commence au-dessus du bar et s’arrête sous son menton. Eux tous, ces hommes qui n’ont au final pas besoin d’être saouls pour perdre leur honneur, mais qui, une fois emplis d’alcool, mettent en question celui des femmes. De ces femmes qui, même saoules et aguicheuses à outrance, savent garder une étincelle d’élégance.

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