Le tintamarre de nos mémoires

Sans m’en rendre compte, engoncé entre ces doutes qui forgent une humilité factice, et marchent aux côtés de la jeunesse, j’avais grandi. Depuis mon premier jour au Cardinal, en passant par l’adolescence du Cerisier, j’épanouissais ma jeunesse au Diner. Naviguant à vue vers l’âge adulte, mais empli de cette fougue qui, à grands coups de burins, sculpte les souvenirs.

Dans ce restaurant, j’étais surestimé, comme l’est bien souvent la jeunesse. Efficace, rapide, sérieux et déjà formé, je regardais fleurir des compliments qui s’adressaient à mon futur possible, paris aveugles qui germent près des jeunes pousses. Qui naissent au milieu de déserts arides, et cherchent la moindre proéminence pour s’accrocher. Le Diner, ou le royaume de l’aisé. Non pas que je n’y ais pas versé sueur, moi et tous les autres « gamins » qui y bossaient, mais à l’ombre du Cardinal ou du Cerisier, l’équipe, les clients et les services étaient tellement plus agréables, que les semaines à sept jours passaient dans un souffle, malgré les coupures innombrables. Comme toute jeunesse qui se respecte, c’est tout mon temps là-bas qui s’éclipsa d’un claquement de doigts, et pourtant j’y passais ma vie, avec la force, la vigueur et les préjugés des vertes années. Et comme toute jeunesse passée, les souvenirs s’embellissent dans la confusion de la mémoire, et reviennent toquer à nos portes à l’improviste.

«Les nuits blanches qui volaient d’avance leurs couleurs aux journées, qui en devenaient diaphanes»

     Ce sont des histoires, pêle-mêle, qui surgissent du quotidien sans crier gare, mais qui font plus tard un tintamarre dans nos mémoires. Le souvenir de ce barman dont on cachait les clefs, incapable qu’il était de rentrer chez lui en fin de service ; à lui, je servis autant de verres qu’il m’appris sur le métier. L’évocation des après – service embrumés d’alcool, dépensés dans ces lieux où se retrouvent étudiants, serveurs et alcooliques anonymes ; de cette époque où nous connaissions tous les bars des environs servant après deux heures du matin, et ceux où il y avait de l’ambiance un lundi soir. Les réminiscences des jager bombs de fin de brunch, des Bloody Mary au petit dej’, et de l’aspirine avant de sombrer deux heures sur le cuir des fauteuils de la voiture, garée sur la place livraison devant le resto, en attendant l’ouverture. Les nuits blanches qui volaient d’avance leurs couleurs aux journées, qui en devenaient diaphanes. Les jeudi soirs, veille de repos pour notre directeur d’alors, où il nous faisait boire plus que de raison, la mine réjouie, alors que nous commencions notre semaine. La fierté d’en avoir fait partie, de les avoir connus, d’avoir été. Et le manque inévitable, à la fin de cette belle année. La jeunesse n’est ni le début ni la fin, mais doit trouver le mérite d’avoir été belle.

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