Les trois mutines

Sans ce sourire fugace, mais franc, qui m’est adressé à l’instant, je ne l’aurai pas remarqué. Je serai entré, insouciant, sans prêter la moindre attention au décor, aurait traversé les loges du théâtre sans voir le spectacle qu’elles offrent. Peut-être car généreuses, elles reproduisent ce spectacle chaque jour. Peut-être car étant un des acteurs de cette joyeuse comédie, je ne sais plus en apprécier les infimes beautés que la routine éloigne de ma vue.

Pourtant, que n’y aurait-il pas à voir ! Ici, dans le plus touristique des quartier parisiens, trois rues célèbres entremêlent leurs noms et leurs pavés. Alors que le jour brille de tout son éclat, les trois copines sont calmes, silencieuses, discrètes. Les nostalgiques y entendent encore les rires qui les ont habité la veille, mais elles, espiègles, imaginent déjà les réjouissances à venir. La journée durant, leurs boutiques savent charmer les badauds et touristes en goguette qui se sont égarés là. La nuit, pour l’homme averti comme pour l’insouciant fêtard, les trois camarades forment bien vite un triangle comparable à celui des Bermudes, où disparaissent les âmes et naissent les mystères et la magie floue des breuvages étourdissants ; ici comme aux Bermudes, les pas chaloupent et les corps se mêlent, là-bas au rythme des vagues, ici, au creux des reins. Les trois amies accaparent alors les envies de fête, enivrent les esprits et font parfois trébucher, narquoises, les corps engourdis.

Seulement, rien de tout cela n’arrivera avant trois, voir quatre heures. À l’instant, mes pas résonnent dans l’espace réservé au silence. Les trois s’éveillent à peine, dérangées sans doute dans leur sommeil étourdi par quelque livreur impénitent en avance. Et dans le sillage de l’impudent, un véritable spectacle commence, et s’offre à qui veut bien le voir. Surprises au réveil, les yeux gonflés d’excès et cernés de sommeil, nos trois rues se dévoilent ; chaque restaurant, chaque bar ouvre grand ses portes, un à un, pour respirer un grand coup d’air frais, et laisser échapper d’un long soupir l’air vicié de toutes les débauches de la nuit. Ils semblent s’étirer de toute la longueur de leurs portes à doubles battants, comme si nos trois rues les ouvraient en grand pour respirer à plein poumons l’air frais de l’après-midi, qui pour elles sera toujours celui du matin. Et alors que je passe, témoin discret de leurs aubes, des sourires naissent, ici et là, accompagnés de gestes de la main.

« ces trois rues sont une enclave au temps révolu des artisans et ouvriers, où chacun, casquette sur le crane et clope au bec, se sentait parti d’un tout »

 

Car alors que les rues ouvrent un œil, c’est tout une confrérie qui s’affaire à les maquiller, à les laver, à patiemment les préparer pour un énième grand soir. Un monde à part, où tous les voisins font le même métier, finissent à la même heure. Un microcosme sans diversité, un minuscule îlot où il est incongru de se présenter à sept heures du matin, ou en costard cravate. Je passe, matinal à la soirée, et je regarde un monde se lever, le mien. Ici, dans cette bulle, tout ce que la restauration implique de décalages et d’étrangetés est norme. Tous, nous vivons au diapason, et en venant prendre mon service, je croise les premiers travailleurs, comme d’autres le font à peine la nuit trouée de jour. Ici, c’est une serveuse qui danse en passant le balai, dans l’ombre et la solitude du petit bar ou elle exerce. J’en souris : elles sont trois, ou quatre filles à bosser là, et toutes sont aussi hautes en couleur que les autres sont gaies. Là, c’est le boulanger qui me fait signe de la main, un des rares témoins extérieurs de notre monde et de nos habitudes. Sur ma gauche, la barmaid du *******, un bar tardif, discute sur le pas de la porte du restaurant voisin. Au même moment, un commis en sort, l’air pressé, demandant, alors que je dépasse la scène :

« Tu m’as dit trois, ou quatre baguettes ? »

En fait, sous chaque porche, devant chaque enseigne, les équipes d’ouverture discutent. Les garçons de café lissent leurs manches, le regard au loin, l’esprit à leurs futures blagues ; moins formels, barmen et barmaids s’apostrophent des deux côtés de la rue, clopes au becs et mines défaites. Les responsables et directeurs, connus de tous, traversent la rue en courant, ou prennent le premier verre chez le voisin, alors que les patrons, réglés sur les heures de bureaux, commencent l’apéro.

Nous sommes encore loin de l’animation qui égaiera ces rues au cœur de la nuit ; pour autant, mille bruits parsèment déjà les lieux, des poubelles de la veille brutalement sorties par des plongeurs indélicats, aux craquements secs des cagettes en bois brisées à coup de pieds approximatifs par les commis. Mais ce sont bien les barman qu’on entend le plus, eux qui roulent négligemment du bout de leur Stan Smith les fûts de bière sur les pavés, en échangeant saluts hilares et blagues douteuses. Peu d’endroits dans Paris sont à ce point accaparés par une profession ; ces trois rues sont une enclave au temps révolu des artisans et ouvriers, où chacun, casquette sur le crane et clope au bec, se sentait parti d’un tout, d’un unique corps plus grand que lui, solidaire et accueillant. Ici, nous sommes tous serveurs, barmaids, commis, plongeurs et chefs ; du nouveau qui découvre le travail au bar où j’exerce, au patron quadragénaire du bistrot voisin, que je croise à l’instant et que je ne reverrai que dans huit heurs, après nos services, et complètement ivre. Je suis arrivé, et il est bientôt temps de «  prendre mon service » comme nous disons. Je pose la main sur la porte en bois, mais, avant de pousser, me retourne pour embrasser la rue d’un dernier regard. Il est bon, parfois, de se sentir partie d’un tout.

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