Les yeux d’Elsa

Retour de l’Agenda Ironique sur Tribulations d’un Barman! Pour ceux qui ont raté un épisode, l’Agenda Ironique c’est ca, et ma dernière, première et donc unique participation, c’était ca!

Mais voila Juin, les vacances et le beau temps, alors pourquoi pas rigoler! La consigne du mois, c’est celle-ci, proposée par la maitre du jeu, les narines des crayons!

En résumé, thème: « Objets objectifs », consigne: glisser des alexandrins dans un texte en prose, formant un poème à part entière!

Let’s play!

 

 

 

 D’aurore il n’est jamais, sans que sur moi tes yeux ne se posent. Au début, je me réjouissais d’avoir la primeur de tes regards. Je pensais, naïf, être la cause de leur étincelle matinale. Il n’a pas fallu bien longtemps, pourtant, pour que la réalité ne m’apparaisse, et ne m’éclaire sur la nature de notre relation. Ce n’est pas moi que tu regardes. Ou plutôt tu me regardes, sans pour autant me voir.

Ce n’est, en fait, jamais sur moi que tes yeux, ces fragiles nouveaux-nés, ne s’égarent, curieux. Pour toi, je suis invisible. Tu regardes à travers moi, sans me discerner, car derrière moi, il y a le monde. Ou, plus exactement, ton monde ; celui qui attire tes regards et tes envies, et façonne ton humeur. Si celui-ci n’est pas à ton goût, si l’aigreur t’inonde, il arrive alors que tu me frappes. Une main, la droite généralement, les deux, parfois. Tu me tapes sans plus me distinguer, pourtant dans les coups que tu me portes, je sens l’impatience et la frustration. Ils pleuvent alors, saccadés, brefs, sourds. Et puis, il suffit d’une vibration, d’une image, de quelques mots pour que ton monde change, s’accorde à tes attentes. Et quand s’ouvrent tes cils tels des nuages dociles, tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie*. Ton monde redevient à ton goût, je peux te voir sourire du coin des yeux, et j’aperçois les rayons d’un ciel qui bat à deux.

Mais la météo est changeante, et soudainement, tu me laisses tomber. C’est rarement du dédain, souvent de l’inattention. Je suis invisible, sauf quand tu me brises en mille morceaux. Là, et seulement là, tu me cajoles, et dans tes yeux scintille l’espoir de voir la lumière revenir en moi, que je m’éveille une fois de plus pour que l’erreur devienne insignifiante. Parfois, tu m’oublies, tu me laisses posé ici où là, sur le bord de ta route.

Car je suis ton jouet, tu joues avec moi comme un enfant avec le feu. Tu m’allumes pour te divertir, pour passer le temps, pour te flatter, surtout, puis m’étouffes par caprice, par lassitude. Tu veux du neuf, toujours, tout le temps, et trop souvent, de plus en plus souvent même, je te renvoie à ta routine. Nous sommes deux sans moi, et pas d’émoi sans eux. Alors tu finis par me préférer le monde, me caches en public, honteuse, m’ignores même malgré mes appels insistants. J’assiste, spectateur, au triste désaveu. Il t’arrive de t’excuser de ma présence, jusqu’à ce que tu te retrouves seule, et qu’alors je redevienne ton unique monde. Ou ta fenêtre sur celui-ci, moi l’écran de ton téléphone, sur lequel tu poses tes yeux sans le voir. Tu ne peux voir qu’à travers moi, mais voir quoi ? Car quand tu reviens vers moi, tu ne cherches qu’à tuer le temps, qu’à te distraire de toi-même, car tu te trouves de mauvaise compagnie.

Ce n’est pas moi que tu regardes, c’est toi que tu évites. Tu tues un temps qui ne demande qu’à vivre, qu’à nourrir tes pensées et tes rêves. Mais d’une habitude coupable, tu forces l’imaginaire à l’unique péril, l’abandon ou l’exil, et tourne vers moi tes yeux ternes. Tu fuis de tes libres pensées, plus triste des aveux. Je n’ai que le monde à t’offrir, à travers mon prisme limpide qui fausse tout. Un monde social à outrance, où les informations s’entassent comme les profils virtuels et les instantanés qui ne sont plus définitifs. Je suis l’écran de ton téléphone, et je pleure que tu ne regardes qu’à travers moi, car si enfin tu posais les yeux sur moi, tu verrais le reflet de tes yeux ternis de ne voir que le virtuel, et alors peut être t’éveillerais-tu enfin.

*Merci Louis

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12 réflexions sur “Les yeux d’Elsa

  1. Merci et Bravo pour l’atmosphère si particulière de ce texte! Si seulement nous nous voyions, aveugles et ternes, dans l’écran de nos smartphones, nous les rangerions bien vite, effectivement! C’est une très belle participation!

  2. C’est presque un thriller, ce texte, car la maltraitance évoquée m’a tout d’abord fait penser à quelqu’un plutôt qu’à une chose. Puis je me suis dit, c’est peut-être un parapluie, cette affaire-là ? Et puis non, pas du tout. Bien amené, le suspense est entier jusqu’au bout, jusqu’au nom de l’objet. Et ce joli poème disséminé dedans, c’est de vous ? de ce Louis ? Aragon, les yeux d’Elsa, par exemple ?

    • Haha c’était le but 😉 content qu’elle marche, cette affaire-là! Le poème est de moi, par contre une phrase, « tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie » tirée du poème Les yeux d’Elsa, d’Aragon, s’est en effet égarée dans le texte 😉

  3. Pingback: L’agenda ironique de Juin – Les votes! – Les narines des crayons

  4. Pingback: De l’objectivité de l’objet, suite (quand les urnes parlent) | Carnets Paresseux

  5. Elsa la résistante aux chocs, « écran à crédit », c’est une belle réflexion !
    Joliment bien tournée cette histoire ! Je me disais hier qu’il me manquait un miroir de poche, et bien non !
    Tu viens de me le faire découvrir.
    Merci Ariel.

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