Le dernier des Mohicans

Il y a tout d’abord la star ultime, indétrônable, dont le nom court sur toutes les lèvres, dans toutes les langues : le grand méchant loup. Il y a ensuite ceux un peu moins fameux, ou jouissant d’une notoriété locale seulement, celle-ci pouvant aller d’une région à un chambre d’enfant. Le monstre sous le lit, le monstre dans l’armoire, le monstre au plafond. Il y a ceux qui sont un peu dépassés, qui ne font plus peur que dans les souvenirs des grands-mères ; le grand croquemitaine, le gendarme du village, le curé de la paroisse. Et enfin, viennent ensuite tout les ramasse-miettes de la peur, les pique-assiettes de l’épouvante : les gremlins, les souris, les rats, les « ouech » et autres espèces qui cachent leur propre peur dans celle quelles tentent d’inspirer à autrui. Et, au bout de cette énumération glaçante, il y a celui qui nous paralyse d’effroi, nous artistes ratés et serveurs accomplis, et celui-ci, depuis des générations déjà, ne souffre aucune contestation :

le serveur de cinquante ans.

Il est pourtant beau, les cheveux plaqués en arrière à la gomina, le regard fier et le verbe haut, le dos droit et la main assurée. Il est, en ayant l’air de ne pas y toucher, l’ultime défenseur d’une restauration noble et codifiée, d’un service de qualité et soigneux, et d’ailleurs toute son apparence l’est, soignée, car à chaque entrée en scène, il laisse tous ses vices au frigo, demandez donc au barman, juste derrière les jus de fruits. Mais ce serveur, et l’homme qui se cache sous le tablier, sont les cibles quotidiennes des quolibets de tous leurs pairs, mais aussi, et cela va souvent de paire, leur plus grande angoisse.

« Je ne veux pas être serveur à 50 ans ». Combien de fois ais-je entendu cette phrase dans la bouche de serveurs et serveuses qui empilaient les services ! Pourtant, derrière le masque du croquemitaine édenté se trouve un humain aussi apeuré que nous ; mieux, c’est un collègue, une personne qui nous comprend, connaît nos secrets de profession, nos déboires et nos phobies. C’est un homme qui, à force de paroles en l’air et de regards terre à terre, connaît son prochain, et sait lire à merveille l’irrespect et le dégoût qu’il inspire à la plèbe. Il connaît sa société française, parisienne de surcroît, sur le bout des doigts, celle-là qui juge vite et refuse de s’étonner. Il connaît les castes de la réputation et de l’apparence, érigées en règles tacites. Il sait tout ça et vit avec, comme nous, serveurs pus jeunes, qui pourtant lisons déjà certains prémices de ces idées rances dans les yeux les plus mornes que nous servons. Il vit avec son statut, et ce qu’il inspire, car il a choisi de privilégier autre chose que sa carrière, de la défense des ours polaires aux voyages aux longs cours, ou qu’il écrit un peu trop bien pour faire du Marc Lévy, ou joue un peu trop en finesse pour tourner dans les Avengers. Et il est là, payant son loyer la nuit et rêvant le jour, continuant à être une machine en service, et un serveur vieux et tatillon. Certes, il mérite, à son âge, probablement un pourboire, mais surtout, il mérite que vous, clients et serveurs, changiez le fond de vos yeux, à défaut de celui de votre pensée.

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