Un de plus

À peine un shot de jours, un zeste de mois. Trois doses de semaines. Je rentrais d’un voyage où mojitos et tequilas, Fernet et Pisco m’avaient chaloupés, ou pas loupé. Je rentrais avec la démarche chamboulée, l’esprit tourneboulé. Je rentrais droit à Paris, droit dans le service, adieu courbes et pas mal assurés. À mes yeux neufs mais vite saoulés, un constat amer s’imposait: trop, nous étions trop nombreux, trop serrés, dans cette mégalopole moderne et condensée. Impossible dans la masse de voir chacun, alors que pris dans la nasse, j’avais envie de croire en tous. Et le nouveau-né que j’étais s’est écroulé, incapable de marcher, puis foulé du pied par la foule : s’ouvrir à chacun était rendu inaccessible par tous.

Dans cet état d’esprit désabusé, je reprenais du service. Un bar, un autre, un temple de la fête qui, malgré ce qu’on en dit, n’est jamais trop petit. Un bar pour chavirer la foule, où le travail s’écoule vite, où la vodka coule à flots et le talent, à côté de l’eau, dort. Un bar bondé comme le treizième métro, où une multitude de visages se mêlent et s’emmêlent dans mon cerveau, où l’individu se fond dans une cohue informe où seuls surnagent, pour se graver ensuite dans ma mémoire, les très gentils et les très cons. Un bar où je me rends compte, au milieu de cette foule, de la prépondérance de l’égo. Un par un, parfois tous en même temps : chaque vague de cette marée demande un offert, une tournée, un verre plus chargé. Nous l’avons tous vu, si souvent, ce « Bien chargé, chef », accompagné d’un clin d’œil que le plus dégoulinant des italiens renierait. Il tombe comme un poil de Tamoul dans le plat du jour, sans qu’on ait parlé, sans même qu’on se connaisse. Et cette réponse silencieuse, mais commune à tout être vivant de notre côté du bar, bactéries exceptées : « mais pourquoi toi ? ».

Tu viens de m’adresser la parole pour la première fois, n’a même pas pris le temps de me courtiser, et tu penses déjà pouvoir jouir de ma générosité, de ma complicité, de ma connivence. Pour toi, c’est une évidence, à cette époque où l’apparence l’emporte toujours, sur tout. Il te suffit de te montrer sous ton meilleur jour, poudré et mis en scène comme sur une photo de profil, et le monde te tombera aux pieds.

Car je devrais obtempérer, faire un geste, une exception, pour chacun, car chacun est soi, et chacun croit être unique, ou seul, ou meilleur en clin d’œil. Et chaque fois, à tous, je continue, d’un regard, à demander « mais pourquoi toi? », alors que tous, en demandant, affirment ostensiblement, « car c’est moi ». Dommage, l’humilité n’est pas à la carte.

Et me voici, quelques verres bus et beaucoup d’autres servis, ne cherchant plus à voir l’unique dans la masse uniforme, mais rappelant à chacun qui se croit un, qu’il n’est qu’un de plus.

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