Le bal des bougies, deuxième danse

Ça n’arrive jamais. En général, quand une table célèbre un anniversaire, qu’un serveur prend la commande des desserts et annonce au reste de l’équipe, l’air soucieux, qu’il laisse les bougies à côté du passe-plats, pour les desserts de la 8, « faut pas oublier, hein », en général donc, plus personne ne va au passe-plats. La zone environnante devient un no man’s land que chacun regarde du coin de l’œil, craintif. Le serveur de terrasse disparaît, faignant d’être dans une grande conversation à l’extrême opposé. Celui en salle sue à grosses gouttes, et tente tant bien que mal de ne jamais regarder vers la cuisine. Que personne ne puisse lui reprocher de ne pas se dévouer. Le runner quand à lui, en position délicate, doit être dans un tempo parfait pour éviter d’avoir une mauvaise surprise. Il doit savoir exactement quel arrivage de la cuisine contiendra les desserts de la 8, autrement dit à quel moment disparaître aux toilettes.

Ainsi, malheur à vous si le plat que vous avez commandé pour la 27 « sort » à ce moment-là, car personne n’ira voir pourquoi le cuistot se déchaîne sur sa sonnette. Et au moment où, échaudé par l’incompétence du « run » dans ce restaurant, vous quitterez votre poste pour aller chercher vos plats, vous risquez fort de vous retrouver pris au piège face à un gâteau au chocolat d’anniversaire, et votre conscience professionnelle de ne pas le laisser en plan. C’est beaucoup, beaucoup trop risqué.

Car la suite, seul face à ces bougies, n’est pas alléchante. Éteindre les lumières, sentir l’attente du restaurant monter, réussir à allumer vos bougies-spectacle pyrotechnique, être, encore plus que d’habitude, l’unique point d’attention de la salle entière, et devoir, à ce moment précis, entonner, seul pour les premières notes, « joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux annnn…. ». Non. Non, vraiment, pas envie, et s’il est possible de s’en débarrasser sur le nouveau, ou un collègue en forme et motivé, alors qui se gênera ?

Cela peut se dérouler à merveille. Un nouveau, un ami, fut envoyé sous mes yeux au casse-pipes, insouciant, naïf et souriant qu’il était. Les autres avaient joué leur partition, évité le passe-plats, sachant d’avance la partie gagnée avec un bleu dans l’équipe du soir. À peine lui expliqua-t-on, bonnes poires, le fonctionnement des bougies. Et, souriant comme seul peut l’être un poussin, il alla s’afficher avec bonne humeur, et rentra chez lui avec le numéro de la demoiselle qui vieillissait en fête.

Cela peut aussi tourner au cauchemar, si les compagnons du héros de la soirée se prouvent un peu trop timorés. Si, par exemple, ils ne trouvent pas de bon goût de vous accompagner au chant, et que vous vous retrouvez embarqué dans un numéro de soliste. Après que votre voix ait déraillé d’ailleurs, à l’instant même où vous vous rendiez compte que sur ce coup-là, il n’y avait que vous. Ou si, souriants, ils vous laissent vous dépatouiller avec votre gâteau, ne faisant pas de place, n’aidant pas à l’atterrissage de votre ovni, vous laissant vous et votre bougie tenter de passer entre épaules, bouteilles de vin et verres à pied.

Parfois même, ils chantent tous. Si bien, et avec tant d’entrain, que vous ne savez pas qui est le bon convive, et lui ne s’en doute pas non plus d’ailleurs, il croit chanter pour la table d’à côté. On vous a dit « le brun, là », et vous déposez ça devant…l’autre brun, auquel on ne pense pas assez souvent apparemment.

Malaise, dans cette situation comme dans d’autres. Si il y a bien une personne, hors staff, qui vous comprend, c’est lui, ou elle. Celui ou celle à qui vous refilez votre gâteau empoisonné, trop heureux de vous délester de l’attention et des regards sur lui. C’est maintenant lui qui doit faire le pitre, sourire, souffler, écouter les applaudissements, devenir pivoine, se sentir seul, sourire. Le serveur, lui, s’est depuis longtemps éclipsé, c’est pas tout mais y en a qui bossent, et dur, en plus.

Pour gagner du temps, échapper à çà, et regarder la scène d »un œil amusé, il faut s’employer. Soit, en utilisant (sans honte) ses prérogatives de responsable/barman/ancien. Soit en filoutant, en évitant le passe à l’expérience. Soit, comme je l’ai tenté quelque fois, en proposant aux amis en question d’apporter eux-mêmes le gâteau de la cuisine jusqu’à la table…. « vous comprenez, ça sera moins impersonnel, c’est marrant quoi…on peut faire une exception, vous inquiétez pas… ». Génie.

En pensant à ça, entre deux expressos et trois mojitos, je regarde Greg, dit « GSM », y aller, sur de lui, souriant, chantant à tue-tête. Il a du perdre à chi-fou-mi. Bons collègues, on l’accompagne, qu’il soit pas tout seul.

« Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux aaaa »

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