Ma première fois

La première fois. Il paraît que personne ne l’oublie, jamais. Qu’elle reste gravée dans la mémoire, somptueuse ou décevante. Peut-être car elle cristallise nos peurs, nos attentes, nos questions. Peut-être car c’est la première, qu’on voudrait s’en souvenir, car quelqu’un, et quelqu’un d’autre, nous a dit qu’il le fallait. Ma première fois, mes premières fois, sont floues, embuées de l’angoisse de mes mains et des tressaillements de mon cœur. Elles sont uniques, comme la cinquième fois, comme la dernière fois, comme hier. Surtout, elles reviennent sans cesse, pour former une foule de première fois, qui s’égosillent face à l’inamovible habitude.

La première fois, c’était hier. La première fois avec toi, la première fois ici. Comme toutes les autres fois, le souvenir s’embrume, s’évapore. Trop de tensions, trop d’attention. Ce sont des aperçus qui jaillissent, des instantanés d’émotions. Le matin, hier matin, l’idée est venue s’immiscer : ma pensée s’est tournée vers le soir à venir, ses promesses et ses risques, et ça dura la journée longue. Le jour est à peine adulte, et déjà, j’attends impatiemment sa chute. Tous les instants qui remplirent la journée, je les vis défiler comme des copies diaphanes de la réalité. J’étais ailleurs, avec au fond de moi, l’idée ancrée de cette première fois à venir, qui domine tout le reste, le futile comme l’essentiel.

Est-ce possible ? Ce n’est pas la première, de mes premières fois. Je tente de me raisonner, d’aborder l’idée, et les craintes, avec calme. Je le fais le jour durant, et je sais que c’est là que résident mes angoisses. Les mains, fébriles, timides, trahissent l’égarement de l’esprit. L’absence trahit l’éloignement des pensées. Et la déraison s’invite, l’expérience lui laisse la place. Je m’avance vers la soirée, sans avoir vu la journée.

C’était ma première fois, et elle fut comme les autres. Jalonnée de timidité gauche, elle fila droit vers la seconde, sans me laisser le temps de regarder le paysage. C’était ma première fois, et je la serrai un peu trop fort, maladroit, malhabile. J’avais l’impression fugace de la voler, de mes yeux empreints et peut-être amoureux, de mes mots empruntés et sûrement hasardeux.

C’était ma première fois, et son souvenir s’échappe déjà, effacé par le soulagement des erreurs non commises, attendri par le filtre opaque de la subjectivité. Tu m’as aidé, positionné et aiguillé. Souri quand il le fallait, rassuré quand ce n’était pas nécessaire. Tu m’as laissé la place pour fanfaronner, pour m’imposer, sans rien dire, sans juger. On a ri de mes erreurs, tu en as commis quelques unes, peut-être exprès, et nous avons fini proches, rapprochés par la complicité et l’alcool. Hier, c’était ma première fois derrière ce bar, et malgré sept ans d’expérience et de premières fois, j’ai souri trop facilement, j’ai rigolé trop fort et j’ai aimé facilement.

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3 réflexions sur “Ma première fois

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