Fuir le monde

J’ai coupé. Non pas comme dans « j’ai encore fait une journée coupure », mais plutôt comme dans « je suis parti 9 mois » et ce, sans toucher à la restauration. Ou presque, excepté une ou deux incartades en touriste, ou pour rigoler avec les copains. Et , alors que me voici de retour, shaker et plateau pas loin, je me souviens à merveille de l’état d’esprit qui m’animait au départ.

C’était juste après en avoir terminé, après avoir dit « merci » et « au revoir » ; l’horizon s’éclaircissait, apparaissait au milieu des volutes des dernières soirées d’adieux. Puis, une pointe, un sentiment qui naît, discret et timide, mais qui s’en va grandissant, et qui , à l’adolescence, peut-être après deux mois de périple, ne veut plus être ignoré ; une envie de solitude comme jamais je n’en avait croisé jusqu’alors. Ou plutôt, jamais ne s’était-elle montrée aussi forte, aussi pressante. Une envie de calme, de silence, de grands espaces vides. Vivre dans un Cormac mac Carthy. De fait, je me suis isolé, deux mois au milieu des montagnes boliviennes, deux autres à me perdre au Chili.

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Et croyez moi, c’est absolument divin. La solitude, la possibilité de ne parler à personne, de n’écouter personne, de ne rendre de compte à personne. Je le précise, car nombreux sont ceux qui m’ont demandé :

– Pourquoi ? Pourquoi tu fuis le monde ?

Et ce n’est qu’après longues tergiversations et autres tourné-boulés de l’esprit que j’ai été capable de répondre :

– Je taf en restauration.

Et alors que ma bouche articulait ces quelques mots, mon esprit s’est mis à fonctionner. L’évidence, et les souvenirs avec, m’ont frappé de plein fouet. Et je me suis souvenu, de ce collègue barman, qui rêvait tout haut de vacances en Bretagne, loin de l’agitation des plages du Sud. Et je me suis souvenu, de cette fille à qui j’avais refilé la patate chaude, un poste de manager à la noix, qui prenaient ses vacances au Pays Basque, mais hors-saison, et « instagramais » des piscines d’hôtels vides. Je ne suis donc pas le seul, et il y a une raison, un désir qui nous unit autant que sa cause. Nous vivons, travaillons, suons dans l’agitation, le bruit, la sociabilisation à outrance. En permanence, à chaque bouffée respirée.

Il paraît que notre société moderne est vide de rencontres. Les gens se croisent mais ne se voient plus, et tous doivent recourir au virtuel pour pallier à l’absence de réel. Dans notre petite bulle, nous rencontrons à la pelle. Si 200 personnes viennent bruncher un samedi midi, vous en servez 80. Des chinois de la 28 qui bégaient l’anglais en passant par la table de relous à la 101, au mec de la 37 qui commence à s’impatienter devant l’absence de plat à sa table. 80 nouvelles personnes, différentes des 80 d’hier et des 80 de demain. 80, comme un gros chiffre flou, un peu abstrait, que vous avez du mal à imaginer. 80, comme un chiffre qui pour moi est une somme d’entités individuelles distinctes, et qui semble ainsi énorme.

Et le jeu, justement, c’est de ne surtout pas les voir comme une somme, ces 80. Ne pas les voir comme 80 couverts, comme 80 personnes interchangeables, comme 80 photos vues sur tinder, comme 80 profils sans profondeurs défilant sur Instagram. Il faut que chacun, à vos yeux, soit unique. Ou si ce n’est à vos yeux, au moins faut-il qu’ils se sentent uniques, appréciés à leur juste valeur d’humain, cette notion lointaine et un peu floue qu’on ne sait plus très bien appréhender.

Car si ce n’est pas le cas, au moindre égarement de votre part, à la moindre victoire de cette fatigue sous-jacente qui vous fait traiter les gens comme des numéros, alors eux s’empressent de ravaler leur rage et leur lâcheté, pour prendre ensuite le temps de les distiller lentement sur Trip Advisor, sans parcimonie, en vous exécutant virtuellement.

Alors, chaque jour et chaque minute, il faut se forcer, à continuer à ouvrir les yeux, à voir derrière les codes, à apprécier les blagues et les sourires. Vous devenez une machine à socialiser, profondément humaine. C’est votre job, ce que vous faites chaque jour. L’enfer, c’est les autres. Et mon repos, notre repos, ne peut qu’exister dans la solitude, le calme et le silence, seul moyen, en oubliant le nombre, de réussir à ré apprécier l’unique, l’individu. Seul moyen de continuer à aimer.

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