Braqués sur vous

Une main, cinq doigts fins, longs et portant bague, se met en mouvement. D’abord, ce n’est qu’ un sursaut, un léger tressaillement succinct. Puis, un à un, les doigts se mettent à battre un tempo mystérieux, hiératique, connu de vous seul. Avant de se mettre à pianoter furieusement sur la table. Ce n’est que ceci, et le fait que nous soyons au service du midi, celui des gens pressés, en pause mais pas tout à fait, qui me fait vous amener addition, et machine à carte. Et dans ces yeux qui se lèvent vers moi, je peux lire surprise, et soulagement.

Soulagement, car vous arriverez à l’heure au bureau, car le « paramètre serveur » n’aura pas été source de complications dans votre pause déjeuner. Surprise, car vous ne m’avez rien demandé, et à peine regardé, il y a de cela trente minutes, lorsque vous passiez commande les yeux rivés sur vos mails. Et à cet instant, en déposant la « douloureuse » sur votre table et pensant à tout cela, je comprends ce que vous ne voyez pas : que nos yeux sont braqués sur vous, en permanence. Que vous êtes notre métier, et alors que vous ne daignez à peine regarder ne serait-ce que vos compagnons de tablée, nous, les invisibles, scrutons vos moindres faits et gestes.

voyeurisme

Cela peut même prendre une tournure indiscrète, lorsqu’à trop regarder, nous violons l’intimité. Heureusement, le voile de votre anonymat n’est soulevé que par votre numéro de table. Car si nous cherchons du regard l’indice qui aidera notre service, nous voyons aussi les faux-semblants, les pleurs, les rendez-vous Tinder et les œillades en coin, les regards vides et les discussions lasses. Et alors que nos terrasses s’hérissent de téléphones portables tenus à bout de bras, que vous parlez l’œil et l’esprit ailleurs, je dirais même que nous voyons plus que vous, qui ne regardez plus celui/celle qui se trouve en face de vous. Hors contexte, ça finirait presque par devenir malsain, car à contempler votre routine, nous lisons dans l’intime. Et cela tout en restant invisibles, car c’est notre métier, et que nous ne devons être personne. Nous voici donc là, invisibles à vos yeux, transparents, un serveur dans la masse, avec le droit tacite, l’obligation même, de guetter vos moindres faits et gestes. Ailleurs, on appellerait ça du harcèlement au pire, du voyeurisme au mieux.

Mais rassurez-vous ; nos yeux cherchent avant tout l »information brut relative à notre travail ; s’ils voient autre chose, ce sera pour en tirer les conclusions hâtives ou erronées d’un serveur fatigué. Tout le reste, nous en rigolons ou en pleurons ; voir le retenons, car c’est aussi partie du métier. Ainsi les gestes d’humeur, les mesquineries et les lamentables ratés de 5 heures du mat’ restent gravés dans notre mémoire. Mais s’ils ne se perdent pas au milieu des autres, au moins sont-ils au secret de votre anonymat ; vous dont je ne sais, au final, que le numéro de table.

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