J’ai mal à ma France

À la suite des attentats de novembre, j’avais laissé la plume au fond du tiroir, rangée près de l’espoir et de l’amour. À cause du choc tout d’abord, à cause des pleurs qui l’avaient asséchée ensuite. Puis, par résistance, j’avais repris le cours de ce blog, comme si de rien n’était, car la vie, pour nous, continue. Et parce que tout autour, les autres médias se chargeaient allègrement de dépeindre l’horreur, quitte à la perpétrer dans nos cœurs meurtris.

Pourtant, presque un mois après, les idées, les réflexions, les doutes et l’incompréhension guident le stylo- bille. De nos jours, le moindre individu, le moindre blog est média; c’est une responsabilité qu’il faut parfois assumer.

J’ai vécu ce mois de l’extérieur. Le 13 novembre, j’étais au Mexique. Aujourd’hui, j’écris d’un bateau en Bolivie, et entre-temps, j’ai vu les Andes péruviennes. J’ai l’œil de l’extérieur, celui nourrit par les médias, les mails et messages des proches, mais auquel il manque l’atmosphère. Celui par contre, qui du dehors, voit et entend une autre partie du monde.
J’ai le cœur de l’intérieur, car de tous mes amis tombés sous le poids de l’horreur et de la froide réalité, un ne s’en relèvera pas. Les autres, de leurs propres aveux, ont encore un genou à terre.

Alors, j’aimerais être d’un réconfort certain, aider chacun à relever la tête, serrer dans mes bras, à tour de bras. Mais c’est l’indignation, la colère qui m’animent; peut-être est-ce déplacé, mais le monde peut il se targuer d être en ordre?

Quelque part, au fond des souvenirs douloureux, résonne une vieille chanson de Saez. 13 ans déjà, mais rien n’a changé. « Nous sommes nous sommes, la nation des droits de l’homme, la nation des lumières, la nation de la tolérance« …La France, pays frondeur, pays arrogant mais fort,  à la devise inébranlable, liberté, égalité, fraternité, la France est face à l’adversité. Comme beaucoup d’autres nations avant elle, comme beaucoup d’autres aujourd’hui. Seulement la France, toujours si arrogante, a tourné le dos au monde; pire, a rendu ses armes.

Depuis l’étranger, le paradoxe est marquant: notre pays, chantre de l’ouverture d’esprit, est recroquevillé sur lui-même. Deux attaques sournoises et aveugles ont suffi à montrer ses failles, béantes; à le briser. Nous voici amenés, animal blessé, à lécher nos cicatrices. Nous voici amenés à glorifier nos valeurs ancestrales, à nous gargariser de notre mode de vie « décadent », à applaudir des deux mains les articles et interventions télévisées américaines louant un mode de vie à « la française », baguette, vin rouge et frivolité. On nous minimise, et nous adorons ça. Derrière notre filtre d’arrogance, si on nous attaque, c’est parce que nous sommes le symbole de la liberté, de la tolérance et de la démocratie. Que nous sommes les plus beaux, les plus forts et les plus libres, en somme. Quelle preuve de notre fierté aveugle, de notre ignorance coupable!

Si aujourd’hui, ou hier, nous sommes sous le feu des mitraillettes ignares, c’est parce que nous bafouons, depuis longtemps maintenant, les droits de l’homme. Chez nous, mais surtout chez les autres. Chez nous, cela permet le développement de la haine, de l’ignorance et de la stupidité. Cités à l’abandon, prisons surbondées, jeunesse et provinces laissées pour compte, défiance de l’autre ont mené le FN aux portes du pouvoir. Les régionales ne sauraient être le contre-coup des attentats, mais bien de notre politique intérieure des dernières décennies. Chez les autres, nous oublions l’ingérence, bombardons et pillons sous l’hypocrisie des valeurs démocrates, assujettissons, impériaux sûrs de notre supériorité morale et culturelle.

Pourtant, aussi hurlante que la vérité soit, nous préférons savourer un verre de vin en terrasse plutôt que regarder, ou voir; et quand le pourpre symbole national nous emplit de son ivresse, nous fermons les yeux. Et, par un aveuglement pervers, devenons fiers de notre immobilisme. Pour répondre au terrorisme, allons boire une bière.

Si nous nous sommes signalés par notre arrogance, les faits, regrettables et tragiques, nous l’ont implicitement permis. Mais notre égocentrisme, lui, s’est prouvé sans bornes. Et ce n’est que par pudeur que personne, autour du monde, ne  s’en est offusqué.

Pour nous français, il est normal que le monde entier réagisse si nous sommes attaqués. Quelle preuve de solidarité magnifique nous ont offerts les pays du globe! Partout, des drapeaux bleu-blancs-rouges, partout l’indignation, la compassion. Des minutes de silence à n’en plus finir, les bâtiments du monde teintées des couleurs qui un jour, représentaient la révolte et la liberté. Le monde s’est levé pour nous soutenir. Aux yeux de tous, nous sommes un symbole à ne pas bafouer. Partout où j’ai posé le pied, les intellectuels se réclamaient de notre pays, de sa liberté de pensée, de sa non-conformité. Aujourd’hui nous piétinons allègrement ce symbole, le plus bel héritage qu’on eut pu nous léguer. Et ce, alors que le monde nous regarde, nous écoute, nous soutient.

Si ce n’est boire des pintes, notre seconde réponse à l’horreur, à la tyrannie et à l’obscurantisme sera à notre tour les bombes, et la mort physique qu’elles répandent; les bulletins de vote haineux, et la mort de l’âme qu’ils engendrent un par un. Qu’un enfer de métal et de feu se déchaîne sur les civils syriens, ça n’a pas d’ importance, car 130 des nôtres sont tombés. La-bas, depuis 4 ans, et bien plus depuis le 13 novembre, les victimes collatérales s’accumulent dans le silence de notre dédain.
Pendant que nous pleurons, la Syrie se meurt. Pendant que nous nous morfondons, les attentats se succèdent autour du globe. Mais y prêter attention, faire preuve de compassion, de solidarité, prendre le temps de changer un statut Facebook, rendre ne serait ce qu’un soupçon de l’amour, du soutien qui nous ont été donné, est inimaginable . La France pleure, le monde doit se taire, et que Gaza, Jérusalem, le Caire, Alep, Bamako et San Bernardino agonisent en silence.

Pourquoi? Comment sommes nous tombés si bas, sans honte aucune, si ce n’est par la peur? Il n’y a qu’elle pour amener l’homme à oublier ses rêves, ses valeurs, ses principes et ses pairs. Il n’y a que ceux qui continuent à les porter en étendard alors que la terreur les encercle, les tenaille, qui méritent le respect.

Pour notre décharge, nous pourrons toujours accuser l’autre, nos médias et nos représentants, par exemple. Quand les premiers monnaient la peur et l’angoisse générale, les seconds la transforment en pouvoir. Trois semaines durant, les titres des grands quotidiens tartinaient l’horreur jusqu’à l’indigestion. Quitte à perpétuer la panique générale, la morosité ambiante. Puis ce fut la compassion, mêlé à la fierté d’être nous. Jusqu’au portrait des victimes que publient encore chaque jour deux quotidiens, raclant les fonds de tiroir, tirant sur la corde jusqu’au bout, au mépris affiché de la pudeur et du deuil, noyé sous le capitalisme et l’irrévérence. Ton portrait de mon ami, j’en veux pas.

De leur côté, nos hommes et femmes politiques, de gauche d’abord, ont cherché, eux aussi sans vergogne, un second souffle électoral dans une politique de droite opportuniste. Sans s’en offusquer car elle se sait victorieuse, l’extrême droite boit du petit lait. Quand à la droite à proprement parler, elle se prouve incapable de surmonter les divergences pour faire face au plus grand danger, l’ostracisme et le racisme du fn.

Bien sur, nous rejetons ces comportements. Nous nous indignons, tellement que nous n’allons pas voter. Mais au final, la peur nous guidant, nous agissons à leur image. Nous nous plaignons de l’état du monde, de l’état d’urgence et de l’état français. Sans bouger.

Nous sommes attaqués, et moins de 50% d’entre nous s’expriment citoyennement. Le monde nous attend, nous appelons à boire des coups. Notre inaction est un blanc-seing donné à ceux qui bombardent la planète, plantent les germes du terrorisme et de la haine. Notre inaction ne peut mener qu’à une chose: la réalisation de nos peurs.

Aujourd’hui, nous pouvons voter, fronder avec intelligence. Aujourd’hui se tient en France un des plus importants rassemblements internationaux de l’histoire, et nous nous plaignons de l’état d’urgence, pire, des embouteillages. La lutte pour la préservation de notre environnement, de pair avec celle contre l’exploitation climatique des pays du sud économique, est liée de près avc la lutte contre le terrorisme. Et où sommes nous, citoyens, pour nous faire entendre?

Le monde nous regarde pleurer, nous apitoyer sur notre sort de martyrs; il fait preuve de pudeur et d’indulgence, peut être car il n’ ose pas y croire. Il voit les opportunités qui se présentent à nous, et crois encore dans ce symbole que fut la France, celle des révolutions et des lumières, d’Henri IV à de Gaulle. De la libre pensée et de l’action, du caractère et de l’insoumission.

Je ne suis pas, derrière ces lignes, meilleur que quiconque. J’ai tressailli, comme tous. J’ai pleuré, ai trop bu, comme beaucoup. Je serai à paris, que je serai allé en terrasse, car c’est une résistance. Mais tous les jours, hommes et femmes font bien plus, et combattent dans l’ombre pour défendre l’humanisme. À nous de faire qu’ils soient plus nombreux; à nous d’être dignes de nos aînés; à nous d’être dignes des espoirs que ceux-ci firent naître autour du monde. Que nos morts, nos douleurs et nos peines nous fassent grandir, et ne soient pas vaines.

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4 réflexions sur “J’ai mal à ma France

  1. La France de demain, qui pense, refuse le conservatisme, affiche ses sentiments, sans langue de bois. Les français qui voyagent et s’enrichissent de l’expérience des autres en toute humilité. Les jeunes qui recherchent leur route dans un monde qui édicte ses règles et ses contradictions, qui ne renient pas leur culture et l’héritage des valeurs, mais imaginent et construisent les solutions de leur génération, leurs solutions pour leur monde à venir… ces jeunes, Ariel, me rassurent et m’enchantent;

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