Le « Diner » , ou l’enfer de la langue

et non du palais

Chaque personne est unique, chaque client est ainsi différent, et nous serveurs devons être attentifs aux contrastes, être capables de saisir en quelques secondes les traits de caractères saillants, comprendre la situation, l’ambiance. Mais, lorsque le client est étranger, aux choc des cultures s’ajoute celui des caractères. Si nous tirons à boulets rouges sur certaines nationalités, nous avons surtout un guide tacite et plein de clichés sur chaque pays, qui se prouve aussi utile que réducteur. Pourtant, malgré notre expérience, notre sourire, et bien souvent, votre bonne volonté, les échecs et situations cocasses s’enchaînent, et ce, le plus souvent à cause de la barrière de la langue.

Nous pourrions penser que, dans le monde globalisé dans lequel nous musardons, parler anglais est suffisant. Que tout le monde, aujourd’hui, est à même de comprendre les bases de la langue de Shakespeare. C’est parfois faux, et nous sommes ainsi devenus, serveurs d’un restaurant américano-australien dans un quartier touristique, rompus à ce que nous appellerons le langage des serveurs, un mélange inné et efficace d’espagnol, d’anglais, de français, et de langage des signes. Un dialecte qui présente, par ailleurs, toutes les caractéristiques pour devenir la prochaine langue universelle.

Compréhensible, bref, parlé par tous, il est d’une efficacité redoutable, et ne s’encombre pas de fioritures. Au final, tout ce que nous voulons, c’est que vous commandiez, même n’importe quoi, que nous puissions en finir et aller nous occuper des finlandais qui s’installent à la table d’à côté, et eux, parlent anglais. Et finnois, mais souvent, c’est étonnamment un détail non pris en compte.

En fait, notre plus grand problème, une fois dans le rush, est de valser avec les patois, et de savoir qui parle quoi. Et qui dit quoi, a fortiori.

Combien de fois me suis-je exténué à parler l’espagnol avec les mains à des italiens parfaitement anglophones ? Combien de fois ais-je servi une heure durant des français en anglais, ceux-ci n’ayant moufté, par timidité ou moquerie ? Combien de fois suis-je sorti de mon bar pour aider la salle, apporté des plats à la 27, décidé d’un coup d’œil arbitraire qu’il s’agissait de touristes, me suis fendu d’un « enjoy your meal » présomptueux, souriant et tonitruant, pour que revienne à mes oreilles un « merci » sans la moindre tâche d’accent ?

Les mésaventures, la honte qu’elles entraînent ; nous les croisons trop souvent, et ne prenons même plus le temps d’en rougir. Mais servir en anglais un couple de Picard empêche toute proximité, et confère à l’enseigne un caractère « à touristes » que même le « Départ Saint-Michel » veut éviter. Pire encore : la certitude qu’un client donné ne comprend pas un traître mot de notre si belle langue, peut nous amener à parler trop librement, et ce à une distance bien trop réduite de son canal auditif.

Ainsi me méfiais-je lorsque Seb, ulcéré par l’énième absence de salutation, et le mépris total de la politesse rudimentaire dont firent preuve deux anglaises en entrant, se mit à copieusement les arroser de bile. Il était au bar, elles s’asseyaient arbitrairement à la 9, sans avoir demandé, sans avoir salué donc. C’était la fois de trop, et le voici beuglant contre les touristes, contre les mauvaises manières, les apostrophant à travers le restaurant.

– « bonjour, tu connais pas ? L’être humain, ça te dit rien ? Et tu veux pas enlever tes chaussures aussi ? Ça se fait, quand on entre chez les gens ! Pis bouge pas, j’vais te les cirer…Ça me rend fou, l’impolitesse des gens ! Tu t’crois chez toi, hein ? »

Par habitude, par expérience, je décidai derechef de m’occuper de cette table, Seb n’étant absolument pas en état de sourire poliment. Je voulais éviter le pire, mais l’ombre du doute avait déjà obscurcit mon regard. Ainsi ne fus-je pas surpris quand les deux femmes me commandèrent leur repas dans un français presque parfait. Interdit et mal à l aise, je mis tout mon sourire et ma gentillesse pour éponger l’incident, mais cette fois, comme tant d’autres, fit partie de ces moments où, rien à faire, ça passe pas.

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