Le diable et la putain

Écrit comme ça, noir sur blanc, en format Times new Roman, ça semble vulgaire, péjoratif. Ce ne le sera que pour ceux qui veulent le croire; tant qu’il y aura des gens pour payer, prêt à donner l’argent gagné à la sueur de leur front pour nos services, et par là-même souligner la force de leur besoin, qui pourra venir nous contester, nous montrer du doigt? Le prostitué vend son corps, son sourire, sa gentillesse, sa délicatesse, son calme et sa patience ; il ne vend pas son âme, pour cela il y a les costards cravates et les grosses entreprises, voir les bluesmen à la croisée des chemins.

Peut-être, finalement, sommes-nous tous, les gars et les filles du service, des putains. Chaque jour, chaque heure travaillée, la boulangère autant que le serveur, le portier comme la caissière, nous vendons notre sourire, et l’amour que nous tentons de lui conférer. J’ai ri, en le comprenant ; j’ai quelque peu déchanté, en regardant la société qui nous entoure au travers de ce prisme. Où êtes-vous, les 343 salauds ?

Ce constat m’a sauté aux yeux un soir, qui, par sa routine, n’avait rien d’ordinaire. Nous aimons à penser que les déclics se présentent à nous à des moments bien précis, dans des lieux définis : des tournants du match, des crises de la trentaine. Le fait est qu’ils sont partout, papiers peints de nos journalières routines. Ils sont présents, immuables à tous, mais ne s’offrent qu’à ceux qui veulent les voir, ceux qui les regardent.

Ce devait être après la fermeture du restaurant, en train de décompresser, le store baissé, les yeux mi-clos, le demi presque vide. Je regardais le staff, et quelques habitués, amis du patron, de ceux qui restant après l’appel du dernier verre, échanger tranquillement. Qu’ils étaient cons, et lourds, et saouls, ces habitués, ces VIP du comptoir, à la limite du supportable. Mais ils étaient habitués, et si nous tolérions à peine leur humour vaseux aux premiers soirs, nous en étions venu à les apprécier, à nous réjouir de leur présence. Le temps et le lieu sont des filtres dont l’opacité n’a d’égale que l’oubli qu’elle provoque.

L’idée fit son chemin, elle devint irritante, agressive. Je les vis tous défiler, les amis de mon patron, les amis de mon directeur, leurs femmes et leurs copines, leurs cousins et leurs enfants. Peu sont ceux dont je me serai entouré de mon propre chef. Pourtant, tous m’entourent, et chaque jour, chaque nuit, je leur souris un peu plus, les connais un peu mieux ; je sais pourquoi je ne les aime pas, mais la tendresse à l’égard des qualités que tous possèdent a fait son inéluctable suggestion. L’âme se vend, et s’il vous est donné de me voir, en service, vous pourriez penser que j’en ai fait don.

Au détour des blagues et des services partagés, des heures passées ensemble dans leurs repaires, entourés de leurs amis, ce sont bien plus que des sourires que nous vendons. Sans nous en rendre compte, nous ne vendons même plus ; nous finissons par nous habituer, car la routine et l’atmosphère où elle prolifère l’emportent toujours, pas à pas. Nous donnons, sans le savoir, un peu de notre amour, de notre sincérité, de nos secrets ; vendons notre apparence, quitte, pensant se connaître, à ne plus se reconnaître. Nous nous immisçons dans leur milieu, dont ils ont laissés la porte entrebâillée ; assez pour à jamais en emporter une partie avec nous ; mais jamais nous y sommes entièrement, car nous y sommes étrangers : ici n’est pas le refuge choisi par nos cœurs. À la tablée de ces amis, nous sommes le nombre impair, toujours le cul entre deux chaises, achetés par l’argent, vendus par insouciance, naïveté, et bonté. Chaque restaurant, ses patrons, directeurs et VIP m’ont changés, sans que je ne puisse plus, en partant, connaître celui que je pensais reconnaître. Tous m’ont acheté, à tous je me suis sciemment vendu, inconsciemment donné.

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