Les préjugés du cocktail

C’est à force de servir des vodka-caramel, des vodka-fraises et des tequila-sunrise qu’on finit par s’aigrir.

Ces dernières semaines, les sites de BUZZ ont décidé, car l’un suit l’autre comme de célèbres mammifères aux poils bouclés, le long des pâturages bleus de nos murs Facebook, de parler d’alcool. « Pourquoi DATER un homme qui boit du whyskey ? » ; « choisissez la femme de votre vie selon ce qu’elle commande au bar », ou encore «  ce que votre cocktail dit de vous ». Si nous écartons la redondante platitude de ces écrits, il est aisé de voir que derrière ces lignes ne se cache pas un barman : ce que vous buvez ne dit rien de vous. Seuls, les vrais alcooliques boivent de tout, et surtout ce qu’ils n’aiment pas : ce sont les dernières concoctions qui sont à même de leur faire de l’effet.

Pourtant, n’allez pas croire que notre sourire de façade, et le « bien sur » jovial qui suit votre commande d’un Daïquiri – passion n’éclipse pas un jugement péremptoire, sans équivoque, irrévocable. Ainsi, cet énième torchon (de bar) pourrait s’intituler: ce que les barmen pensent de vous quand vous ouvrez la bouche.

Ne soyons pas timides, mettons toutes nos bouteilles dans le même carton ; vodka-orange, vodka-pomme, vodka n’importe quel fruit ou sirop dans le cas des shooters : à mes yeux, tu as 16 ans, et je soupèse intérieurement l’idée de vérifier ton âge. Si clairement, tes rides et ta confiance de faussaire ne laissent aucun doute possible sur ta majorité révolue depuis longtemps, le barman aura une incontrôlable tendance à te considérer avec un soupçon de hauteur, un zeste de condescendance. Pour lui, tu es celui ou celle qui n’aime pas boire, voir qui manque de curiosité, pire, insulte ultime à notre profession, qui ne bois (presque, puisque tu es là) jamais. Tu commandes la dernière chose que tu as bu en date, la seule que tu connaisses, et ce, depuis ta première soirée alcoolisée, tu sais, chez-les-parents-de-Rémi-qui étaient-partis-en-week-end, souviens toi, en troisième.

Pour un barman, faire une vodka pomme, c’est comme faire un mojito, c’est lassant. C’est un peu moins long, plus facile, mais déontologiquement, ça fait grincer le shaker.

Le seul « cocktail » à la vodka contre lequel nous ne rageons pas : vodka-red bull. Là, clairement, nous ne sommes pas en présence d’un amateur, mais plutôt d’un oiseau de nuit forcené, aux pupilles extravagantes, qui veut être saoul mais pouvoir continuer à tenir debout jusqu’à demain, voir plus. Commande lassante, mais commande pardonnée, va donc te déhancher comme Mick Jagger.

Soyons clément : peut-être préférons nous ceux qui n’y connaissent rien, à ceux qui ont simplement mauvais goût. Tu peux bien feinter, briller de mille feux et jouer l’accoutumance, mais pas commander une Tequila Sunrise. Avec le Sex on the Beach, c’est l’étape supérieure : le barman ne t’en voudra aucunement, trop heureux d’avoir à mettre plus de deux ingrédients dans un « cocktail ». Mais au niveau du jugement, tu te rapprocheras de tes compères les buveurs de vodka-pomme. Pour nous, c’est comme si tu avais choisi ta boisson en fonction de son nom exotique. Comme si boire une combinaison des deux allait te déposer à Rio, et te garantir une partie fine sur le doux sable de Copacabana. Soyons honnêtes, tu mérites de finir seul(e) chez toi devant un quelconque site d’avilissement sexuel. Plus clairement : après commande, on tentera de déterminer si oui ou non tu as fait partie des Anges de la Télé, ou plutôt, de quelle saison.

Viennent ensuite, par la suite logique des choses, les traditionnels, et indémodables, whisky-coca et rhum-coca, ou Cuba Libre. Des boissons intergénérationnelles, des valeurs sûres datant du débarquement et de la crise de Cuba. Le « mainstream » dans toute sa splendeur, mais sans caractère péjoratif. Déjà, car j’ai longtemps uniquement bu des whisky-coca, et que certains soirs, quand mon imagination se tait, sans voix face au discours de ma fatigue, j’y reviens. Tu commandes ça, et personne ne te regardera de travers, personne ne te jugera. Ça a un petit côté bar de quartier, c’est pas chic pour un sou que tu n’as pas, ça reste l’apanage des forcenés de la nuit dont les portefeuilles n’ont pas d’imagination. 9-4 représente.

Bien plus sujet à critique, celui qui croit faire le beau en commandant un whisky-coca, mais précise bien, « un Jack Da, hein ». Alors toi, on va te mettre à la page de suite. Le Jack Daniel’s, c’est du bourbon. Bien sur, tu voulais pouvoir passer pour un connaisseur, tu as bien regardé sur la bouteille chez toi, et il y a écrit « Tennessee Whisky ». Mais ce n’est qu’une appellation commerciale, car le Jack ne peut réellement rivaliser avec ses comparses, les bourbons du Sud des États-Unis. Deuxio, jugement péremptoire et indéfectible, le Jack, c’est pas bon. Enfin, si c’est pour le mélanger à du coca, j’vois pas comment tu peux dire que tu le savoures. Peut-être que le plus important, dans la mode, est de ne pas se tromper de tendance. Toi, t’as choisi la tendance « beauf ». Et tu l’étales. C’est un peu comme ta culture.

Pour te sauver, et te faire entrevoir des pâturages de biture agréable à perte de vue, quelques suggestions. Si tu tiens à ton whisky, demande un « sour ». On te collera l’étiquette « gars ou fille du métier », ce qui ne peut être qu’à ton avantage, sauf si tu parles avec un fort accent américain, car ces derniers ont une avance certaine en matière d’éducation alcoolique populaire. Si tu tiens à ton bourbon, commande un Old Fashioned, et paye toi le luxe de le trouver fade, les barmen parisiens n’étant pas encore tous à la page. Si vraiment, tu tiens à ton Jack, commandes un Jack-amaretto-sour, cocktail légèrement féminin, mais qui a la bonne idée d’utiliser le Jack pour ce qu’il est, un bourbon « de travail ».

Que dire des buveurs de Gin ? Si tu as lu cet article, tu n’oses plus commander un Gin Tonic, pensant que nous te classerons avec les buveurs de vodka-pomme. Grossière erreur ; nous te cataloguons derechef, si tu n’es ni une californienne de 40 ans ou une anglaise de 20 ans, dans la catégorie « alcoolique ». Celui ou celle qui a tout essayé, et qui se rabat sur le dernier alcool qui peut encore lui faire de l’effet. Ou alors tu étonnes, car personne n’aime le gin. Et de fait, c’est toujours un plaisir ; travailler au gin c’est sympa, vu que personne n’aime ça, il y a toujours un petit challenge pour celui qui agite frénétiquement le shaker. C’est un peu comme le client qui commande un martini, ou un Américano ; suspens : comment peut-il réellement aimer ? Soit tu cultives ta différence au prix de ton palais, soit t’es vraiment étrange. Pas de chance pour toi, plus personne ne sait faire un Américano – que tu appelleras, avec un peu de culture, un Negroni – à part les vieux loufiats de la brasserie, qui officiaient déjà quand Charles Pasqua tentait de répandre ce cocktail dans notre douce contrée d’ignares. On peut aussi te classer, aux côtés de ceux qui commandent des Manhattan, dans la catégorie des « suiveurs », ceux qui ont regardé Mad Men, et qui boiraient n’importe quoi tant que ça a une chance d’être à la mode d’ici peu.

Être à la mode ; pour cela, tu oublieras que tu connais un cocktail du nom de Margarita. De même, tu laisseras de côté la Caïpirinha, revisitée à foison comme le Mojito, déclinée sous toutes ses saveurs. Même prendre ton air de connaisseur et commander une Caïpirovska, « rovska hein, attention », ne te sauveras pas. Un Cosmo ? Mëme combat ; ta seule chance de surprendre est d’en commander un alors que tu es de sexe masculin.

Au final, quoi que tu fasses, nous aurons une opinion totalement rédhibitoire, et probablement erronée, de ta petite personne. Et tu n’en as rien à foutre, sauf si, malheur, tu as décidé de chopper le barman-la barmaid, auquel cas il te faudra être particulièrement vigilant sur ta commande. Outre ce cas pourtant fréquent, laisse tomber ; évite simplement le Mojito, bois ce que tu veux, même un Screwdriver si ca te fait rêver : tant que ça te fait plaisir, et que tu casses pas le bar – restaurant, on te le servira avec le sourire.

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