Le grand pardon

C’était bien, aujourd’hui, ce que Mgr David a dit. C’était un beau prêche, sur la patience, le pardon, l’amour d’autrui. C’était beau et simple. Adèle aime bien les prêches de Mgr David, d’une manière générale. C’est un guide, des paroles sensées, prononcées d’une voix douce, dans le silence de l’Église, au calme. Dans cet univers de recueillement où elle se sent bien, chaque dimanche après-midi, où elle quitte un instant ce monde qui l’angoisse, ces rues où le danger et le stress sont partout.

Elle oublie son travail, et même Paul, son cher Paul, qui lui aussi, en ce moment, l’angoisse. Elle ne sait pas quoi lui répondre, à Paul, qui veut des enfants, qui veut un mariage, et qui, elle le sent, est pourtant de plus en plus lointain, absent, fatigué par son travail, croit-elle.

Mais oui, peut-être doit elle lui pardonner, ce manque d’attention, par ce beau dimanche ensoleillé par les paroles remplies de sagesse, de bonté surtout, qu’elle vient d’entendre à l’Église. Elle doit les mettre en pratique, ces paroles, pardonner. Elle s’y applique chaque jour, et ça, celui qui est là haut peut lui en être témoin. Elle courbe l’échine, et donne son pardon, elle le donnera à Paul ce soir. Enjouée de l’idée, de ces belles résolutions d’humanisme, voila qu’elle presse le pas, c’est bientôt dimanche soir, et avant de replonger complètement dans le vacarme de sa vie, elle aime, péché simple, mignon, ne rien faire le dimanche soir, avoir le temps de prendre le temps, alors elle se presse, pour avoir ce temps.

Mais d’abord, il faut passer prendre son smoothie, cette boisson dont elle est devenue folle, il y a quelques mois, en rentrant de l’office déjà, encre un dimanche ou Mgr David et son prêche l’avaient mise d’humeur badine, elle s’était arrêté en chemin, le restau en bas de chez elle, avait eu envie de se faire plaisir, avait goûté les jus de fruits bio à emporter. Puis comme souvent, c’était devenu une routine. Alors, aujourd’hui encore, en sortant de l’office, elle commande son « Detox », à base de citron frais et de gingembre, patiente au bar, mais trépigne presque, et elle en a honte, à l’idée d’être seule, au calme, chez elle, et pouvoir lire peut-être, avant de préparer le dîner.

Mais c’est un peu long, là quand même. Adèle sort de sa rêverie, un nuage, une idée vient de passer. Que se passe-t-il ? Elle a bien commandé, et payé ? Adèle n’aime pas attendre son smoothie, prie chaque fois pour que ce soit rapide ; elle est debout, à côté du bar, au milieu du ballet de ces serveurs un peu trop jeunes, un peu trop décontractés, un peu trop bruyants, et elle aimerai se faire toute petite, partir vite avec son trésor s’enfermer dans son cocon. Mais là, c’est long, et elle regarde le jeune homme derrière le bar, et apparemment, il ne fait pas attention à elle. Elle prend son mal en patience, tant bien que mal, elle espère que son angoisse, son malaise ne se lit pas sur son visage. Mais ça l’énerve, quand même, que personne ne fasse attention à elle, comme souvent, ne lui porte réconfort ou attention. Le barman remonte d’un escalier ou il avait disparu, et la regarde, puis, elle en est sure, sans y croire et en la tournant en ridicule, lui dit que « Désolé Madame, ça arrive ». Ça l’énerve ça aussi, ces gens tendance, qui se croient au dessus parce qu’il sont « dans le coup ». Des gens qui se sont quelque peu égarés, comme le dit avec tant de compassion Mgr David, mais qui parlent toujours plus fort que les autres elle trouve, qu’on entend toujours plus, alors qu’ils ne savent pas, les vraies convictions, la foi profonde, le calme, l’amour, le pardon. Ça l’énerve, et puis là, ça fait du temps, alors elle prend son courage à deux mains, prendre sa vie en main comme lui dit Paul, et elle dit, à ce barman un peu trop détendu, que c’est long, qu’elle attend, qu’elle est pressée, et que si elle avait su….elle serait allé directement se cacher au fond de son canapé, mais ça elle ne lui dit pas, elle a honte, se refait toute petite. Elle en est sure, il n’en a cure, ça se voit, il a juste répété « désolé madame » quatre fois, hébété, l’air bête et mal embouti. Il faut avoir patience et pardon pour les faibles, elle le sait, mais ça fait trop, alors quand elle a -enfin- son smoothie en main, elle éclate, elle demande une ristourne, un peu fort et de but en blanc, mais sinon elle ne s’imposera jamais elle le sait, et dans la vie, il faut savoir s’imposer, surtout quand on a rien à se reprocher, quand on a les bonnes valeurs, comme elle.

Il refuse!!!! Qu’à cela ne tienne, aujourd’hui, elle ne laissera pas passer, elle lui dit, elle quitte le restaurant, droit chez elle, elle est énervée maintenant, et tout le calme, et la paix, et la sagesse de Mgr David, elle en profitera pas, c’est trop tard, à cause de ce fichu barman, cet ignare sans foi, il lui a ruiné sa soirée, et Paul va arriver, et rien ne sera prêt, et c’est sa faute. Mais aujourd’hui, elle fera comme Mgr David lui a dit, il y a quelques mois, elle s’affirmera, ses choix, sa foi, sa personne. Pas se laisser marcher dessus, alors elle ouvre le PC de Paul, et elle écrit, par flots, sa haine et sa rage, et elle note ce restaurant, et ce barman, laisse un commentaire pour que ça n’arrive à personne d’autre qu’elle, pour que ces gens qui parlent forts n’aient plus de victoires, sur les timides comme elle, pour qu’ils sachent tous. Les mots lui viennent facilement, elle met la pire des notes, et un commentaire presque violent, elle n’a plus honte maintenant, elle s’affirme, et c’est sa victoire aujourd’hui, contre ce barman, contre ces gens qu’il représente, cette « nouvelle génération » comme ils disent, contre les voisins du dessous et leur musique, contre tous, contre son patron, et Paul qui sera énervé, mais elle aussi, et c’est sa victoire contre mgr David aussi, parce qu’elle laisse parler sa violence, et elle sait qu’elle ne devrait pas, mais Dieu, et elle dit son nom, fort, et haut, et elle referme le PC, ça fait du bien. Et les choses peuvent reprendre leur ordre, et elle va préparer le dîner, tant pis pour sa lecture, tant pis pour la méditation sur le prêche fabuleux de cet après midi, et elle pardonnera à Paul de s’énerver car ce ne sera pas prêt, et elle sourit, car elle fait, encore une fois, preuve de mansuétude, de miséricorde, des valeurs qu’on lui a enseignées et dont elle est fière.

Et pendant qu’elle dîne, Adèle, et qu’elle n’écoute pas son Paul qui râle, dans le restaurant en bas, il y un barman du nom d’Ariel, qui s’est battu pour qu’elle l’ai, son smoothie, car il était attentionné, et que la cuisine l’avait complètement oublié, ce smoothie. Et dans le restaurant en bas, il y a un barman qui s’appelle Ariel, et qui se fait remonter les bretelles par son patron, suite à un sanglant commentaire sur Trip Advisor.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s