Les potes, ou le dilemne de l’amitié

Longtemps, j’ai repoussé cet article, par peur de choquer, par peur de blesser. Par peur des inimitiés, des petites coupures qui ne se referment jamais complètement, et que je suis passé maître dans l’art d’ouvrir, sans le vouloir. Alors, à tous mes potes, faîtes que ce texte ne vous blesse pas.

Les potes (on recommence).

La barmaid, le serveur ; nous sommes seuls, et devons cette solitude parfois salutaire à notre emploi du temps. Nous ne voyons guère nos amis, ceux-ci pourtant, bons camarades, demandent de nos nouvelles, veulent nous voir. Chaque vendredi soir, chaque samedi soir, les textos font vibrer notre téléphone, nous rappellent, obstinés, que nous ne pouvons pas nous joindre à eux.

« tu travailles ce soir? »

Chaque coup d’œil vers l’objet à télécommunication est autant souffrance qu’énervement, et soulagement. Souffrance de ne pas être de la partie fine, de voir vos amis s’éloigner petit à petit, disparaître au loin, le long de ces moments à partager que vous n’avez pas ouverts. Énervement, parce qu’ils pourraient enregistrer, une bonne fois pour toutes, que vous travaillez le samedi soir. Soulagement, car ils se souviennent encore de votre numéro de téléphone.

Pour ce qui est du planning, je dois leur accorder ma mansuétude; si nous même ne savons plus exactement quel jour nous sommes, quel jour nous travaillons, et surtout, à quelle heure, comment eux pourraient-ils le savoir ? Comment pourraient-ils connaître un planning supposé fixe, et qui en réalité se meut comme une mer déchaînée, et balade les certitudes et habitudes au rythme de votre fatigue ?

Lassés de ne rien comprendre à votre emploi du temps, mais encore assez proches pour ne pas vous avoir oublié, vos amis en viennent à une conclusion simple, qui apparaît comme la solution évidente, la plus heureuse, de celles qui feraient pousser un « eurêka » de soulagement à n’importe quel scientifique en train de se prélasser dans sa baignoire : ils vont venir vous voir sur votre lieu de travail, car c’est, même au grand dam des serveurs, un lieu public ; avec un peu de chance ils pourront échanger avec vous, et surtout boire gratis. En fait, ils apportent la soirée jusqu’à vous. Délicate attention, louable intention.

Il y a ici deux cas de figures bien distincts. Le couple d’amis qui vient s’installer tranquille au bar, et qui va y rester trois heures, faire sa vie, et parfois converser avec vous. Ça vous fait plaisir qu’ils viennent vous voir, vous êtes heureux de leur bourrer la gueule avec des cocktails aux petits oignons, et ça rend votre soirée beaucoup, beaucoup plus supportable. En fait, vous vous surprenez de plus en plus souvent à espérer qu’ils passent pendant votre service. Vous les remerciez du fond du cœur, et faites des pieds et des mains pour leur offrir le plus possible sans que le patron ne tique.

Le deuxième cas de figure me pousse à écrire cet article. Ce sont vos potes qui, avec les mêmes intentions sympathiques, ne viennent pas passer un moment avec vous, mais faire la soirée sur votre lieu de travail. Las, vous savez que vous ne pouvez pas participer, malgré votre envie. Il vous faut garder ce semblant de dignité et de sérieux relatif au travail, continuer votre service. Ils sont là, à la table 2, comment ne pas les voir ? Mais comme les numéros de table s’égrainent jusqu’à  104, il y a aussi beaucoup, beaucoup d’autres personnes, qui se trouvent être des clients, et envers lesquels vous avez un devoir professionnel latent. Ainsi travaillez-vous auprès de votre pire distraction ; vous surveillez vos amis, tentez de répondre à leurs injections sans toutefois oublier de prendre la commande à la 10, cette sournoise table de deux personnes cachée dans l’angle de la salle.

Petit à petit, vous développez même un sentiment de malaise profond. Ils sont venus vous voir, auraient probablement passé la soirée ailleurs si ce n’était pour vous ; mais vous n’avez pas le temps, pire, vous les rejetez quelque peu. Car au fond de vous, vous voyez défiler la longue liste de choses à faire, de celles qui prennent inexorablement du retard, se font pressantes, pendant que vous daignez répondre à leurs blagues potaches. Votre directeur passe dans votre dos, et même aveugle, vous auriez remarqué son regard à charmer un serpent. Vous êtes en retard, n’êtes pas concentrés, vous en prenez à vous-même, et sentez une marée d’aigreur approcher, contre laquelle, vague rocher, vous ne pouvez rien. La cause de vos turpitudes? Ceux qui sont venus vous faire plaisir, ceux-là même pour lesquels vous continuez à faire des nuits de deux heures, afin d’arracher quelques instants en leur compagnie, ceux pour lesquels vous démissionnerez bientôt. Ceux qui vous sont chers.

Le malaise ne s’arrête pas là. À force de vous voir courir partout, de vous entendre répondre par onomatopées à leurs sollicitations amicales, vos amis finissent par comprendre que vous n’avez malheureusement pas le temps. Ainsi se font-ils une raison, et poursuivent la fête, sans un léger dépit que vous ressentez au centuple. De fait, vous vous pliez en quatre pour qu’ils passent une bonne soirée ; de tous vos clients, ce sont ceux que vous évitez le plus, mais que vous désirez régaler. Étrange dilemme. Ainsi, toute la soirée, vous multipliez les techniques de distraction envers votre patron, sabordez sciemment la note, envoyez des cocktails « sans musique », offrez des shooters à la moindre occasion. Votre établissement n’est pas à proprement parler cher, mais ce n’est pas le bistrot du coin non plus. Vous vous sentez un devoir d’offrir, et risquez position et réputation pour qu’ils soient satisfaits de vos offrandes.

Par ce que vous les avez entendu, il y a trois jours, dire naïvement :

– « gravvvvveeee, vendredi on va diner chez Ariel, on va s’la coller gratisssssss »

et vous ne voulez pas les décevoir. Malheureusement, quoi que vous fassiez, et même en leur tendant une addition qui vous paraît honnête, et sur laquelle vous avez étalé tous vos talents de prestidigitateur, eux ne se souviennent pas de leurs consommations. Ainsi commencent-ils à regarder, avares, ce que chacun a consommé, avec des soupirs entendus sur le montant qu’il leur revient à payer. Alors arrive, inéluctable, l’horrible, et tant redoutée ,exclamation :

« Quoi ? 4 long islands ? Put…, mais c’est cher !!!! »

Quand bien même vous savez, sobre comme une femme enceinte, que le joyeux drille qui s’exclame en a consommé sept, et que le montant de l’offert s’élève à 30 euros juste pour lui, ce que même le patron des patrons ne permettrait pas à ses propres amis. Vous entendez, dépité, n’osez plus encaisser, honteux. Peu après, lorsque la bande a finalement déserté les lieux, que tout ce que vous avez en retard s’offre à votre vue, que votre directeur vous fait maintenant ses remarques à voix haute, vous recevez le dernier coup de poignard, celui qui en termine avec votre soirée marquée par le malaise et la culpabilité ; il vous vient par derrière, comme tout hallali qui se respecte, et prend la forme et la voix d’un proche car seul Judas a le mot de la fin. Ainsi s’avance votre collègue serveur, et ainsi viennent ses mots :

« dis tes potes ils sont cools hein, mais ils ont laissé du tips ? »

Bien entendu, vous savez que non, ils n’ont pas laissé dix centimes, parce que c’est vous qui les serviez, qu’ils ont eu, et vous en êtes fier, l’impression d’être à la maison, et que de fait, ils n’ont rien laissé. Maintenant, vous pouvez aller vous enterrer dans votre travail, seul refuge ou vous garderez la tête haute, et oublier vite cette soirée désastreuse.

Les amis, malgré tout, je suis toujours heureux de vous voir débarquer. Mais être clients, ça ne s’invente pas. Il y a des manuels pour ça.

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