Lettre d’un barman à sa mère

Petit, et j’écris ça sans avoir dépassé le mètre quatre-vingt, j’écoutais ma mère m’expliquer l’importance d’aimer son travail. Elle prenait son air sérieux, me regardait dans les yeux, pleine d’espoir. Choisir son aliénation plutôt que la subir, avoir un but chaque matin, une ambition qui nous emporte vers l’avant, et vers le pied du lit. Petit, j’écoutais ma maman m’expliquer que j’avais de la chance et que j’aurai le choix. Qu’il ne fallait pas gâcher cette chance, en profiter, travailler dur à l’école, ne pas finir à l’usine ou en garçon de café. Ne surtout, surtout pas aller au travail, chaque matin, à reculons. Tu peux faire ce qu’il te plaît mon fils, ne gâche pas cette chance.

Évidemment, vu que j’avais le choix, j’ai tout fait pour le garder; je n’ai jamais choisi. Ni le chemin de traverse, ni le chemin boueux ; je suis assidûment resté sur l’autoroute principale, celle où on peut lire : « toutes directions ». Le panneau des gens perdus, des indécis, celui qui permet de continuer à croire qu’on roule dans la bonne direction. Celui qui, quoi qu’il arrive, au rond-point, aura toujours plus de charme que « ZA des petits prés » ou « ZI des bouleaux » ou même « centre commercial Rosny II » . Parce que dans « Toutes directions », il y a cette fausse affirmation, ce doux rêve de pouvoir aller partout, où on le veut.

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“Celui qui poursuit un rêve n’en désire pas, au fond, la réalisation : il veut seulement pouvoir continuer à rêver.” Hugo Pratt.

Et puis, dans « toutes directions », il y a le mystère, le flou, l’entre-apercu, le non défini. Cette porte entrebaillée que personne ne peut s’empêcher d’ouvrir, serait-ce la porte de l’enfer. L’attirance pour l’aventure, pour l’inconnu. Et la peur du choix. La peur de rester bloqué à tout jamais, non pas dans l’Hôtel California, mais dans la ZAC des petits prés. Ça fait flipper.

Maman, je suis garçon de café. Garçon de café en chef, si ça peut te faire plaisir, mais honnêtement, vu le niveau de l’équipe, et du chef, surtout garçon de café. Car serveur, même à quarante ans, c’est être garé sur la voie d’urgence de l’autoroute « Toutes directions ». C’est une pause pour refaire du fuel, car elle est très longue, cette voie « Toutes directions », le temps d’une vie. Certains diront que c’est une voie sans issue ; dans l’honnêteté qui tranche les rêves, toutes les voies, sont sans issues. Un jour sur deux, je subis, un peu, mon aliénation. Ça donne des textes comme celui-ci. Un soir sur trois, je suis las, et triste comme un clown.

Mais j’ai résolu le problème du matin maman. Aucun besoin d »ambition dévorante pour m’arracher aux bras de Morphée : c’est elle qui me laisse partir, las de ma compagnie. Je ne suis pas sur que c’est ce que tu voulais dire, mais ça marche bien, aussi. J’ai résolu un autre problème : parfois, je marche tout doucement sur ma route, mais jamais à reculons ; je suis garçon de café, et chaque soir, je sais que je vais me marrer, que je croiserai des sourires et des blagues, un peu d’aventure et beaucoup de connivences, et des plaisirs simples. Ça ne ressemble pas à de la réussite, ça ne comble pas mes attentes, et ça n’en finit pas avec mes rêves, mais dieu, que c’est agréable.

De fait, les gens, ces étranges personnes, ont décidé que ce n’était pas vraiment un métier. Je n’organise pas de fusions-acquisitions, je ne sauve la vie de personne. C’est vrai que je n’ai pas l’air très sérieux, dans ma chemise bariolée. Je n’ai même pas l’allure d’un loufiat à proprement parler. Alors ils me parlent de haut maman, pas tous, mais presque. Parce qu’ils ont choisi des impasses aux noms trompeurs, “impasse des grandes allées”. Qu’ils savent déjà où ils vont, et surtout, c’est le propre d’un cul de sac, où ils vont terminer. Ils aiment bien mettre les mains dans leur poche, savoir ce qu’ils vont y trouver, en connaître les contours par cœur, et toucher le fond. Dans mes poches,, tu le sais bien, il y a rien. Quand il y a quelque chose, c’est une surprise, j’aime encore les surprises. Surtout, ma poche, j’en touche pas vraiment le fond, elle est trouée.

T’es plus là pour les recoudre, mes poches, du coup ça t’inquiète un peu, toi aussi. Tu me regardes pas de haut, d’en bas de ton mètre soixante et de ton humilité de maman, mais tu les entends, les gens, et t’as un peu peur. C’est rassurant, les impasses et les lotissements. Mais quand tu me regardes, parfois je vois l’espoir et le rêve, et pour ca, je me dis que toi aussi, tu sais qu’il est là, ce panneau « toutes directions ».

Ce soir, je travaille avec Tom et Amélie. C’est pas mes préférés, maman, Tom et Amélie. D’ailleurs, je suis un peu en retard, parce que j’écris, et qu’au final je préfère écrire que servir ; mais j’irai sans rechigner, car aussi fatiguant et usant que ça puisse être, ça ne sera jamais aliénant. Ça sera dur, mais drôle, j’y serai debout et actif, non pas assis et passif, à regarder la journée défiler à travers des fenêtres en plexiglas, et n’avoir comme occupation que Facebook et Twitter. Je sais ce que je ne veux pas, et au panneau « Quartier d’Affaires de la Défense – suicides et déprimes », je me suis pas arrêté. Ce soir, je serai actif, je vais marcher, courir, parler, esquiver, rire, me plaindre (beaucoup), marmonner et peut-être chanter. Je vais me fatiguer, le long de cette route, mais je continue d’avancer, parce que j’ai plein de rêves, que je n’ose pas leur intimer le silence. Parce qu’ils avancent tranquillement, quand je ne porte pas le plateau, à côté de moi sur la route ; et que sur le panneau, là, il y a écrit : « c’est par là gamin ».

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2 réflexions sur “Lettre d’un barman à sa mère

  1. C’est très beau… J’ai suivi la route comme tout le monde pendant mes études, et maintenant j’en viens à me poser des questions. J’ai justement peur d’être dans une impasse, métro boulot dodo, alors oui sûrement mieux gagner ma vie (et encore), mais se lever sans conviction ni passion, je commence à me demander si je ne préfère pas ça, la vie, le service, même si c’est fatiguant, pas toujours valorisant aux yeux de la société.

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