La fille de la 25

Elle s’appelait Clara, la fille de la 25. C’est un joli prénom, Clara. D’ailleurs, elle était jolie, Clara. Timide aussi. Apprêtée, souriante, discrète. Si discrète, que c’est son ami qui était venu me voir.

J’avais cru à l’erreur, quand, débonnaire, il m’avait demandé si j’étais “libre”: “Euh…comment te dire mon vieux….”. Mais non, il officiait comme messager téméraire, au service de son amie. Qu’il mis dans un embarras titanesque, car évidemment, il n’avait pas fini de m’expliquer avant qu’elle ne revienne des toilettes.

Ça n’a pas duré, avec Clara. Le problème des rencontres abruptes ; on finit dans le lit de quelqu’un dont on ne sait pas grand-chose. L’ordre de marche de la relation en est quelque peu inversé. Impossible, réellement, de savoir qui se cache derrière une commande kir cassis et salade de chèvre chaud ; comment deviner quel caractère se cache derrière le tablier ?

Pourtant, ils sont fréquents, ces charmants petits mots, griffonnés à la va-vite derrière la douloureuse, honteux, avant que le serveur, la serveuse, ne s’en rende compte. Plein de petits cris de désespoir, de solitude, jetés au petit bonheur la chance, laissés en guise de « peut-être » sur la table. Et si ?

De nous, vous connaissez notre voix, notre allure, notre sourire ; celui que nous gardons en façade, que nous offrons au public, loin de celui, franc et radieux, qui peut illuminer un visage. Parfois, c’est bien suffisant. Vous connaissez notre métier, mais considérez, souvent à raison, que c’est un gagne-pain, que derrière le serveur se cache la prochaine star de la pop. Pourtant, nombreux sont les espoirs perdus et les éternels rêves qui essuient encore les comptoirs parisiens. De nous, vous aimez le mystère : nous sommes en représentation, sous les feux des projecteurs, souriants, affables, aimables.

De vous, nous connaissons le physique, parfois la voix, peut-être le sourire, mais surtout, votre numéro de table. Vous êtes le beau gosse de la 30, la blonde de la 27. Il y en a eu foule, des éphèbes à ces deux tables, comme à toutes les autres.

Alors commencent les œillades, les sourires en coin, les remarques plaisantes. Nous cherchons l’astuce, le trait d’esprit, alors que vous nous demandez si nous proposons des plats sans gluten. En panne d’inspiration, nous retombons sur nos pieds avec les blagues et accroches utilisées mille fois déjà. À l’autre bout du restaurant, le reste de l’équipe souffle, agacé et goguenard à la fois.

Parfois, c’est vous qui cherchez notre regard. Non pas pour nous rappeler la carafe d’eau oubliée, plutôt un appel, un signe, une présence que nous sentons dans nos moindres faits et gestes. Comme ces mots doux sur les additions, ces numéros sur les serviettes en papier, signés d’un « appelle-moi » enrobé d’un smiley.

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Le plus souvent, personne n’ose. Nous donnons rarement un numéro ; si échec il y a, nous sommes professionnellement obligé de continuer à vous servir, venir vous encaisser, alors que sous nos yeux, narquois, notre écriture au dos de la note murmure à plein poumons votre rebuffade, notre échec.

Mais vous, de quoi avez vous peur ? Vous ouvrez une porte et partez, sans avoir à vous retourner, à assumer votre geste, à revenir le lendemain. Combien de fois chacun d’entre nous a-t-il retourné serviettes et additions, cherchant ce mot doux absent ?

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