Le bonheur du désaxé

Il est 10h, je suis heureux: aujourd’hui, je me suis levé tôt.

Cette phrase paraîtra sans nul doute absurde, improbable, fausse. Sa seule lecture a fait surgir un indéfinissable sentiment de supériorité en vous. Vous qui travaillez dur, faîtes fièrement partie des actifs, et qui vous apprêtez à déverser sur moi tout votre mépris à l’égard de la race des « profiteurs du système ».

Je ne suis ni chômeur, ni étudiant, et pas encore, voir probablement jamais, à la retraite. Je dors à l’envers, mais je n’ai rien de l’oiseau de nuit, tel que vous le décrivez péjorativement. Je suis barman, et je me lève quand je le veux, à 9h, à 10h, à 14h si cela me chante.

Je vous arrête : il est peine perdue de vous lancer dans une longue et véhémente diatribe contre les aficionados de la paresse, les assistés, les chanceux, les désaxés. Inutile d’être condescendant car vous avez un vrai rythme de vie, un futur, une belle carrière teintée par les reflets bleus azur de l’écran de votre ordinateur. Quand, cravate lâche, chemise ouverte et costard déboutonné, vous sirotez une bière au soleil, je commence ma journée, qui consiste d’ailleurs en partie à supporter votre arrogance d’homme normal. Lorsque vous fermez votre livre de chevet, « Comment être heureux, la méthode efficace », et polémiquez avec votre tendre moitié sur votre quota d’ébats amoureux mensuels, je n’ai pas encore quitté mon travail.

Point de complainte à l’horizon ; plutôt le ciel bleu, le soleil qui me chatouille la journée durant, celui-là même dont vous espérez glaner quelques rayons à 19h30, celui qui est pour vous un éternel absent. L’été, j’ai beau rester à Paris, je bronze.

Piscines, musées, cinémas, jardins publics ; il m’est permis d’en profiter dans le calme, vous y briller par contumace. Je nage au milieu du bassin, seulement entouré de quelques grands mères apathiques qui papotent au bord de l’eau. Au cinéma, j’étale mes affaires, enlève mes pompes, étend mes jambes sur le siège de devant. Aux expos, nul besoin de tickets coupe-files, il n’y a rien à couper.

Dans notre capitale bondée et polluée, j’ai réalisé que j’avais atteint le luxe ultime. Il n’y a personne au supermarché, personne à la poste ; inversement, à 3h du matin, je me gare comme je me lève, quand je le désire, où je le désire. Même l’administration française me fait les yeux doux ; rendez-vous à la préfecture à 14h un lundi ? Aucun problème.

Vous me pensez désaxé, en marge de la société, de ses horaires conventionnés. D’un burlesque agréable, il semblerait que je sois, avec mes rares semblables, le seul pour lequel ces horaires ont un sens. Tous les commerces sont ouverts, mais j’y suis seul, vous travaillez. Ils ferment leurs portes à 20h, et personne n’a eu le temps d’y aller.

«le travail, ce souci monétaire, je l’effectue en dernier, une fois que mes rêves ont rempli ma journée»

Parfois, je vous croise, et ni vous, ni moi, ne travaillons. Sur le chemin du restaurant, le dimanche, vers 16h, comment ne pas voir cette masse informe qui profite de son temps libre ? Tous de sortie, marmaille comprise, vous déambulez lentement dans la foule compacte, bridant votre allure, comprimant votre angoisse, tentant à grandes bouffées saccadées de respirer l’air de l’extérieur, sale et pollué. Alors n’ais-je que peu de regrets à retrouver la compagnie de mon équipe, de mon shaker et des bouteilles qui ornent mon lieu de travail.

Outre ces aisances, mon métier, ses horaires, honnis par la plupart, m’offrent un cadeau inestimable. Si le veilleur de nuit a la lourde tâche d’apercevoir l’aube avant les autres, le barman contemplera à son réveil votre temps perdu. Debout à 10h, je n’ai que mes passions pour consumer mes forces et ma motivation. Ce n’est qu’une fois vidé, et fatigué, que je vais m’aliéner ; je ne perds pas ce temps qui semble toujours vous faire défaut. Travailler de nuit, c’est remettre sa vie en ordre : le travail, ce souci monétaire, je l’effectue en dernier, une fois que mes rêves ont rempli ma journée. Au moment de prendre la plume, ou, sans fard, le stylo-bic, je n’ai pas à lutter contre le poids d’une journée de besogne, contre le sommeil ou l’irrésistible tentation de l’indolent apéro-planche de fromage rue du Faubourg saint-Denis.

À toute médaille son revers. D’une si grande chance, le prix est inévitablement élevé : solitude, j’écris ton nom. Je ne vois guère mes amis, qui peuvent rechigner à sortir un lundi soir. De fait, je connais tous les bars ouverts tard et empli d’ambiance en début de semaine. Organiser un déjeuner en famille est tâche ardue, un rendez vous galant un dilemme. Une vie de famille tout inclus, avec le break et les enfants ? Improbable. Une vie de couple ? Difficile. La crémaillère de Paul, où tout le monde se rend samedi prochain ? Ne propose même pas. Un week-end en Normandie ? OK. Mardi-mercredi ?

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