L’échelle du client pénible

Inévitable futilité de l’espoir: la restauration vous apprend la patience, le fatalisme, la résignation calme qui permet de faire face, serein, à plus ou moins n’importe quoi. Qu’importe vos secrètes prières, chaque jour charriera joies et peines, comme le vent souffle sur la terre et part au loin. Chaque jour, chaque nuit verra ses clients pénibles.

L’unique espoir qui subsiste alors, réside dans le degré de pénibilité : le malpoli, le hautain, le fier, le macho, le pas-drôle, le tatillon ; de ceux-ci nous disposons aisément. Le clochard, le vendeur de roses, le gitan malicieux, le rugbyman aviné, ou un improbable mais toujours possible mélange de tous, sont ceux que nous préférons éviter.

Il y a de cela quelques jours, à l’occasion du pot de départ d’un collègue, je soignais méthodiquement mes maux de gorge au whisky, en terrasse du resto-bar où j’officie actuellement. C’était un vendredi soir, le temps avait la clémence de la belle saison, l’établissement était plein, l’atmosphère fiévreuse des premières sorties estivales. Sur les coups de 22h, sept gars qui passaient par là, et par l’alcool alléchés, rentrent, et s’adjugent tout le bar. Ils sont joyeux, éméchés, légèrement habillés comme des beaufs, pulls à capuche, baskets et écharpes d’un club de foot. Des supporters qui veulent se la coller, trouver une excuse à leurs agissements béotiens. Possiblement des ultras. Taux de pénibilité potentiel : 8 sur l’échelle du relou, qui au contraire de Richter, n’a pas de limite acceptée. J’avise le barman, croise son regard, le prend en pitié.

Une foule de bières, et autres whisky-coca après, ils sont toujours là, moins fringants, mais plus lourds :

-Hey barman, tu veux pas te mettre torse nu ?

-Hey, tu veux pas enflammer le bar ?

-hey, la serveuse….t’es bonne !

Barman et serveuse sourient poliment, font mine d’être occupés, espèrent de tout leur cœur que les joyeux drilles aillent tester la vodka pomme du voisin. Que nenni ! Voici les chants de supporters entonnés à tue-tête ! Dans mon coin de terrasse, le regard flou et le verre à la main, je sens poindre un soulagement coupable, et lâche : je ne suis pas en service.

Au final, une fois n’est pas coutume, ils me font mentir ; ils finissent par partir tranquillement, sans dépasser les limites. Prise d’information auprès du barman, niveau de pénibilité des supporters de foot : 4. « Ouais, ils étaient chiants et lourds, mais au final ils m’ont fait marrer ». Étant donné qu’ils n’ont pas mis à sac le resto, gueulé des atrocités au sujet de géniteurs du barman ou entamé une rixe de western, on peut sans se tromper appeler ça une bonne soirée. Sans toutefois espérer leur retour.

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