Rush, épisode 1

En service, l’histoire d’un serveur est d’une simplicité effarante : naissance, vie, mort. Remise en contexte, cela donne : pré-rush, rush, fermeture. Tout se cristallise autour du « coup de feu », cette période d’affluence quelque part entre midi et 14h pour certains, 20h et 23h pour d’autres, 2h du matin à 6h pour les braves du Bedford Arms.

Le serveur vient à la vie un expresso entre les mains, quelques minutes avant le début de son service. Déjà, il observe, ne peut s’empêcher d’analyser l’inclination de la situation du restaurant à se muer en un gigantesque boxon. Cette supposition, cette probabilité le taraudera pendant les trois prochaines heures : « tu crois qu’on va prendre notre tarif ? ».

La moindre peccadille, une simple altération de l’ordre naturel devient un signe à ses yeux. Des passants déambulent dans la rue ? « Jus » probable. Le barman a garé sa C1 sur une place légale du premier coup ? Ce sera une soirée tranquille. Est-ce période de vacances scolaires ? Une veille de jour férie ? Le PSG joue ce soir, à domicile ? ll n’y aura personne, ou que des filles.

En fonction de cette science hypothétique, chacun se préparera fiévreusement, attendant l’improbable. Les regards sont inquiets, les questions fusent, aussi inutiles que répétées. L’ambiance est tendue, les inimitiés qui s’effaceront dans quelques minutes s’exacerbent. Le barman vérifie ses stocks, remplit ses frigos à la déraison, fourbit ses ustensiles, effeuille trois bacs de menthe, coupe des citrons à n’en plus finir. En salle, tout est dressé au millimètre : dans vingt minutes, il faudra pourtant enlever prestement couteaux et fourchettes, poivre et sel pour les sept qui veulent « juste » boire un verre en terrasse ; qu’importe. Judy a plié assez de serviettes pour toute la semaine, Kevin se ronge les ongles, l’œil inquiet, en terrasse. Tous, ils tournent, errent sans but, stressés, à ne pas savoir comment tromper l’attente.

Dans cette ambiance de plomb, les premiers clients sont un réconfort trompeur. Tout le monde, libéré, heureux de passer à l’action, se jette sur eux. Trois serveurs pour une phrase :

-Bien sur…

-…la table 8…

-….au bout de la banquette ?

Trois sourires, haie d’honneur, accueil princier, on tire la chaise pour madame, et alors qu’ils n’ont pas encore vu le menu, toutes les sauces imaginables ont déjà été disposées sur leur table, sans mentionner les trois carafes d’eau. Ça en devient gênant. Deux minutes plus tard, plus personne ne leur prête la moindre attention : ils ne sont que deux, le rush n’a pas commencé, l’attente, inexorable, reprend ses droits. Ce n’était qu’une vaguelette, et voici nos serveurs, de nouveau errants, attendant, anxieusement, l’ouragan.

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