Chelsea-PSG et les trois femmes de la huit.

Pour tout amateur de sport, travailler dans un bar est un moyen efficace de gagner sa vie tout en assouvissant sa passion. Pourtant, la tâche en question ne peut être considérée comme un réel effort physique. Et bien que le personnel se permette souvent de déguster des boissons à teneur alcoolisée, cela relève assez de l’occasionnel pour ne pas significativement modifier la circonférence des muscles de l’avant bras.

L’amateur de sport ne pratique pas sa passion en travaillant, il assouvi son amour en exercant son rôle de spectateur. Car pour peu qu’il y ait un écran géant en face du bar, le barman peut alors tranquillement suivre la rencontre de football ou de rugby qui se déroule, tout en étant – chichement – rémunéré.

Pour cause, chaque match suit un rituel inamovible. Pour nous, c’est un énorme coup de pression une heure avant le coup d’envoi, jusqu’à quinze minutes après celui-ci. Si un but est marqué trois minutes après le début du match, on le sait, mais on ne le voit pas. Tous veulent leur pinte de bière au plus vite pour pouvoir nous oublier, et tranquillement hurler comme des veaux en faveur de leur équipe préférée. Une fois la horde abreuvée, nous pouvons, durant les trente à trente cinq minutes restantes selon le sport, siroter à loisir un perrier grenadine (mais bien sur) et suivre l’évolution de la pièce qui se joue en couleur sur la boite à images.

La mi-temps sonne l’arrivée de la seconde tempête ; le troupeau se met en mouvement, chacun tentant d’accéder au bar pour une recharge en vue de la deuxième mi-temps, de rejoindre les lieux de commodités pour faire de la place pour ladite recharge, ou de sortir s’en griller une pour s’extirper quelques instants de cette atmosphère qui respire la testostérone, et transpire la sueur frelatée. Mais point de craintes ! La deuxième mi temps étant par sa position temporelle plus importante que la première, dès les premières minutes, nous sommes de nouveau tranquilles, et pouvons décapsuler notre deuxième bouteille de perrier (t’as cru que c’était Rolland-Garros ?).

Si le supporter a l ‘impression que sa vie se joue dans ces dernières minutes du match, cramponné à sa bière, haletant et suspendu aux moindres faits et gestes des millionnaires en maillots qui s’agitent, le barman voit sa soirée se définir sous ses yeux. Victoire de l’équipe locale, et le bar ne désemplira pas, il faudra exécuter moult voyages à la cave pour changer le fut d’heineken, et le retour à la maison devient un futur incertain. Défaite de l’équipe nationale, et on passera directement au whisky sans glace pour la poignée d’inconsolables qui se lamenteront jusqu’à se faire pousser dehors, heureusement relativement tôt.

Un constat qui fait que le barman, malgré un esprit patriotique ou un soutien sans faille pour son club de cœur, peut se retrouver à souhaiter la défaite des siens, qui, amère, lui permettrait d’avoir une vie sociale ou quelques heures de repos méritées.

Mercredi soir, j’étais le barman, j’étais le supporter du PSG qui affrontait Chelsea. Si l’établissement ou j’officiais disposait d’une télévision, celle-ci était sournoisement disposé dans une salle au sous-sol, bondée évidemment. Ainsi, durant les 90 premières minutes du match, seul le serveur en charge de cette salle put se tenir au fait de l’évolution du score, et nous transmettre les précieuses informations au goutte-à-goutte. « Expulsion de Zlatan ». « But de Chelsea ». Voilà que je m’imagine triste mais rapidement chez moi, devant un dîner et une série télévisée de bas niveau. Mais une folle clameur venu des profondeurs de l’établissement me fait faire des bonds, j’attends, impatiemment, que Victor remonte de la cave et confirme : « but de Paris ». Prolongations. Tu peux aller chercher des verres à pinte dans la réserve, et arrêter immédiatement de nettoyer la pompe à bière.

La suite du match laissa place à une scène étrange, improbable, surréelle. Le rez de chaussée fut vidé de toute âme qui vive dès les premières minutes de la prolongation, serveurs compris. Abandonné par mon staff, de fait dans l’impossibilité de les rejoindre en bas, je me retrouvais à essuyer mes verres, anxieux, devant une salle entièrement vide, à l’exception de trois amies installées à la 8, la cinquantaine approchant, et qui, par un dédain affiché, soulignait silencieusement la relativité objective des exploits parisiens à venir. À cet instant, deux choses m’importent : ne pas casser les verres que je manie avec fébrilité, et le moindre soupir, la moindre exclamation qui pourrait me parvenir de la salle où s’entasse la foule de supporters. Quelle situation cocasse. Je suis seul, à espérer, à imaginer, ignorant. Le silence pesant ne m’apprend rien, je ne sais pas que le meneur de Chelsea vient de marquer. Ce que je sais, c’est que je ne sais rien, et que malgré tous espoirs et hypothèses, je suis probablement dans le faux. Peut-être y a-t-il 3 buts de plus pour Chelsea ? Peut-être a-t-on pris un autre carton rouge ? La salle aurait-elle réagi ? Que voulait dire ce soupir collectif que je viens d’entendre ? Durant une poignée de minutes, nous nous dévisageons, moi, fébrile, inquiet, l’oreille aux aguets, et ces trois femmes, mi-goguenardes, mi-exasperées par l’importance que le monde donne à cette simple rencontre de football. En silence, face à face, se toisant d’un bout du restaurant à l’autre, nous sommes au fait de notre exclusion ; la soirée ne se passe pas ici, elle se déroule en bas, et la fièvre ou la tristesse qui en découlera ne dépendra pas de nous. Ce sera clameurs ou plaintes, et nous, en marge, nous nous toisons, pendant que je nettoie mes verres, et qu’elles terminent leur carafe d’eau, et leur calme conversation, qui à leur regret, sera bientôt troublée, anéantie par une clameur assourdissante, et signe de délivrance attendue.

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