Le funambule et la brebis

Dimanche midi, 14h30, nous sommes en plein brunch, cette effervescence de clients de tous poils. Salle comble, terrasse bondée, l’accès au bar est rendu délicat par les 9 personnes qui patientent, hagardes ou furibardes, pour une table libre. À l’extérieur du restaurant, la file d’attente s’allonge. Je place, organise, dirige, supervise. Nous sommes funambules, mais toujours en vie, la tête hors de l’eau. Tout le service tient en équilibre sur une poignée de minutes.

Rio High Lining

Au détour du passe-plat, où je suis venu prêter main forte, Maria, petite nouvelle du jour et runner, m’annonce qu’elle ne sait pas porter plusieurs assiettes en même temps. Elle les apporte une par une, car comme elle me l’affirme, elle a les poignets trop fragiles. J’en témoigne, alors qu’elle sert, fière comme un bar-tabac, les assiettes l’une après l’autre à une table de six convives. Je crains le mirage provoqué par la surchauffe de mon organisme, mais je n’ai ni le temps de m’énerver, ni celui de lui apprendre, et empile hâtivement quatre plats que je m’empresse d’emporter avant qu’ils ne tombent.

« Chaud devant » . Ce cri, tourné en ridicule et désuet, résume la situation. Mes 4 assiettes en main, je me penche pour éviter un client qui se lève, de dos. Me colle au mur, avec toute l’élégance possible dans pareille situation, pour céder le passage à un autre qui se rend aux toilettes. J’approche de la table 11, ou toute ma vigilance est requise : deux bambins lui servent de satellites, et, par les mystères de la rotation des astres, sont maintenant dans mes jambes. Je tourne la tête, hurle une commande au barman, fait un signe à Maria pour qu’elle installe trois personnes à la 2, « avec une en bout de table ! ». Je me retourne, manque de heurter Henry, père de famille, qui attend au bar avec sa progéniture, et pense que gesticuler en prenant un air ulcéré modifiera le rythme de l’univers. Direction la porte, qu’on m’ouvre gentiment. Je la retiens du pied, laisse passer, souris au couple qui attend depuis 20 minutes et que j’avais oublié, leur adresse quelques mots réconfortants, écoute ce que Kevin, le serveur en terrasse, essaye de me dire.

Mes 4 assiettes vont au bout de la terrasse. En chemin, les jambes trop longues de la blonde de la 28, les gars de la 22 qui mettent leur pardessus à renfort de grands gestes, Judy en sens inverse, et un régime aussi soudain que brutal pour me faufiler entre le gros de la 24 et le jeune avachi – qui ne bouge pas – de la 27. À la 25, je pose les plats au son d’un « enfin » moqueur des clients. Ils sont ravis de voir arriver leur pitance, je suis soulagé qu’elle soit intacte. Mais avant que l’idée puisse m’effleurer, je fais le chemin inverse, plateau à la main, avec dessus, les restes des gars de la 22, où « c’était Tcherno sur la table ».

Quel est le pire réflexe du client ? Celui d’applaudir comme une brebis bêle, quand une assiette, un verre, touche le sol. Il n’y a pourtant rien de si incroyable, remarquable, à ce que la gravité attire irrémédiablement les objets vers le sol. D’autre part, car serveurs et serveuses, sans aucune « flégon alerte*», sont des virtuoses de l’équilibre. Quand, du bar, je croise le regard perdu de Judy, en plein coup de feu, seule au milieu de la salle qui l’applaudit, moqueuse, qui la couvre de quolibets, une sourde rage monte inévitablement.

C’est un réflexe humain qui recèle toute la bassesse de nos âmes. C’est le tous contre un, le lâche qui aboie en meute. C’est le groupe qui se gausse de l’individu, l’immobile qui juge l’actif. Surtout, c’est l’humiliation veule de celui à qui on pourrait tendre la main.

La solidarité des serveurs veut que celui qui s’offre ainsi aux sarcasmes de la foule ne nettoie pas ; un collègue s’en occupe, main tendue, couvrant son frère d’armes qui part alors se soustraire à la vue des croquants, ces gens biens intentionnés, cette foule ignare, servile et condescendante.

* Terme hautement spécifique de la restauration, signifiant : vanité. Cette dernière étant tournée en dérision car fréquente, aussi bien chez les clients que chez le staff.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s