L’armée du comptoir recrute

Serveur. Le job des étudiants et des artistes, que nombreux ont fait, de la crêperie à Bastille au bar de la rue de la Soif. Une profession prosaïque, accessible. Indigne d’une personne éduquée, bardée de diplômes, trop facile, un métier pour les simplets sans grade. Chanceux ! On recrute.

Alors que la reprise de l’emploi est attendue comme une goutte d’eau salvatrice au Sahara, la restauration embauche. Ou, plus exactement, cherche à embaucher, faute de prétendants sérieux. Je travaille à temps plein comme responsable dans un restaurant où le manque de personnel me donne des migraines lorsque je m’attaque au planning.

Il y a quelques jours, je suis passé saluer amicalement mes anciens compagnons d’infortune au Cardinal, là où tout a commencé. Devisant avec un ami devant la devanture, je n’avais pas mis un pied dans le restaurant que l’auvergnate de patronne, tout sourire – honnête – , me demande si je cherche du taf. Rares et oh combien agréables sont ces instants où l’on refuse des opportunités.

Quelques jours après, je fais un « extra » dans un restaurant pour dépanner une amie. Même sourire, même question : tu veux pas bosser chez nous ?

Heureux constat : alors que la souffrance économique s’accroche à nous comme un serveur à ses pourboires, il y a du travail. Et comme les chercheurs d’or sont chaque jour plus nombreux à pointer à Pôle Emploi, le paradoxe se lève à l’Ouest. Travailler en restauration, pour peu que j’en sache, n’est pas labeur à la mine.

Plus précisément, ce n’est pas tant la main d’œuvre rompue, aguerrie, qui fait défaut. Cette semaine, pas moins de cinq vieux de la vieille, galériens de brasserie, sont venus me tendre leurs CV. Irrecevables, sous peine de se retrouver avec un prototype de serveur parisien par excellence, qui pourrait faire passer accueil chaleureux pour un oxymore. Ces derniers sont nés, ont grandis, vieillis, pourris en brasserie. C’est le seul et dernier endroit ou ils peuvent redevenir poussière.

La denrée rare ? La jeunesse. Un tout juste sorti de l’œuf, du cocon, un blanc bec qui ne prendrait pas les vieux mecs pour des cons. Un jeune plein de vitalité qui se rêve restaurateur. Ambitieux, volontaire, pas trop stupide ; introuvable. Les étoiles du cinéma, les Goncourt et les ballons d’or remplissent les yeux d’étoiles, et les cases « profession désirée » des fiches de présentation en sixième. La restauration, loin des étoiles, te cercle les yeux de cernes ; mais elle peut te remplir les mains de billets. Il te restera tes journées libres pour jouer à l’écrivain sur un blog méconnu.

Car figurez vous que les étudiants qui veulent payer leurs soirées ne font pas toujours de bons serveurs. De moins en moins. L’ idée largement répandue que cette profession est à la portée de tous n’aide pas. Ils étaient pourtant mignons, Nicolas en L2 de finances et son rêve d’un jour, ouvrir un bar, mêlant le fruit de ses études et son expérience à venir de la restauration. Encore aurait-il fallu qu’il ne prenne pas ce métier de trop haut, lui et son mètre 80, ses yeux bleus, ses chemises à la mode, et son bagout du VI arrondissement. Arriver deux fois une demi-heure en retard, en trois semaines, pose un léger souci d’organisation. Jusqu’au jour ou la demi-heure se transforme en heure et demi, et là, l’organisation se simplifie avec une aisance effarante : adieu Nicolas.

Le gentil et discret Antoine, qui lui succéda, apprit la leçon, fut ponctuel. Il aurait pu apprendre le goût des chemises à la mode : se présenter en T-shirt baba cool le premier jour aurait suffi à ce qu’on le cache à la vue des clients. Mais l’air dépité qu’il abordait en service, abattu qu’il était d’être tombé, au milieu de nous autres, si bas, eu raison de motre patience.

Rien de ce qui compose la restauration est facile. Ce n’est définitivement pas l’adjectif approprié. Non, elle n’est pas à la portée de tout un chacun. Oui, louve, elle te nourriras d’argent. Oui, elle offre des plans de carrière innombrables, des possibilités de voyager, de voir le monde. Certes, elle ne vous vaudra jamais reconnaissance extérieure ; mais faîtes vos preuves, et c’est toute une profession qui, d’un clin d’œil entendu, vous prouvera son respect.

Diantre! Racoler de la sorte me donne l’impression de recruter pour l’armée de terre.

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