Pour vous servir

Je m’apprête à écrire une phrase qui va en laisser plus d’un pantois. Une évidence, un paradoxe, une ironie, le constat d’un fait réel, dont l’application s’est perdue dans les méandres des traditions et de votre atonie:

“le serveur parisien est là pour vous servir”

Bouche-bée devant tant d’audace je vous entends déjà, m’implorant d’écrire à voix basse, de mesurer mes propos, de me calmer. Craignant l’ire foudroyante des serveurs du tout Paris, vous m’implorez de ne pas répandre de tels propos, pire de vous y adjoindre. Pourtant, moi-même serveur, je persiste, l’écris ici, le dis à voix haute tous les jours. C’est un fait: ce métier n’est pas glorifiant, et il consiste principalement à se plier en quatre pour vous, avec le sourire. Ce n’est pas le plus dur non plus, trêve de plaintes: pendant que nous déblatérons, les bénévoles MSF risquent leur vie pour endiguer Ebola au Sierra Leone.

D’où l’importance de relativiser la difficulté de la tâche. Oui, courir partout est éreintant. Oui, gérer la cuisine, le bar, les clients affamés, les malpolis, les riches hautains est mentalement épuisant. Oui, nous serveurs, même pourboires inclus, sommes sous-payés. Mais c’est ainsi, acceptez-le ou changez de métier.

Cette diatribe s’adresse à cet homme de 35 ans, vif et alerte. Celui qui officie dans ce restaurant modeste, sympa, en bas de votre rue. Celui qui, à coup d’humeur noire et d’ironie, vous dresse chaque jour un manuel des devoirs du client. Celui dont vous scrutez anxieusement l’humeur, que vous n’osez pas déranger durant son travail. Celui que vous cajolez pour qu’il ne vous oublie pas volontairement. Cet homme qui, après dix ans de dur labeur en restauration, n’en peux plus, de son métier, et de vous. Qui d’une manière rude vous remet à votre place, parfois vous engueule pour une broutille, vous met dehors à 11h30 parce que « hé, tu comprends, on a une vie nous aussi ! ». Cet homme est probablement un bon bougre, simplement éreinté par des heures à arpenter le plancher d’innombrables restaurants. Mais il fait mal son travail ; et comme ils sont nombreux dans son cas, la planète entière, et non plus seulement vous, a peur du serveur parisien. Au pays de la gastronomie et des restaurants, crions à l’hérésie.

Cette diatribe s’adresse aussi à vous, clients de la ville lumière : vous qui êtes devenus passifs, effrayés. Malmenés par ces hommes au plateau durant des décennies, vous entrez dans nos lieux de travail sur la pointe des pieds, et usez plus souvent des formules de politesse que nous autres serveurs. Vous n’osez plus renvoyer vos plats, vous vous accommodez du pire.

Relativisons : il est très agréable de servir des gens polis, patients, qui ne prennent pas le restaurant pour leur maison. Certes, il existe des règles de bienséance, de respect et de bon sens que nous aimerions que vous appliquasse. Mais nous sommes là pour que vous passiez un bon moment ; arrêtez de nous plaindre, de vous montrer compréhensifs à outrance, quitte à vous laisser marcher sur les pieds sans raison. Ce serveur en bas de chez vous, envoyez le bouler avec le sourire.

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