La fille du bout du bar

Il doit être 21 heures, peut être 22. Nous sommes samedi soir, mais la fièvre n’a pas encore gagné les lieux. Il est encore un peu trop tôt, il fait un peu trop beau dehors. Quelques clients épars, une douce musique électro, et ces deux filles qui entrent. Elles hésitent un instant, un peu timides : le bar est loin d’être plein, ça peut impressionner, tout cet espace libre à remplir avec soi-même. Elles valsent, tournent, puis se dirigent vers le bar.

Je ne vais pas inventer : j’ai peu de souvenirs de ce bref échange. Tout juste, que la commande était originale comme un mojito, que les deux filles étaient souriantes et polies, et que si chacune possédait son charme propre, l’une était d’une beauté rare, pure et irréfutable, qu’elle arborait sans prétention, tel un voile délicatement posé sur son visage. Y-eut-il un regard plus soutenu qu’à l’habitude, légère persistance d’un iris borné ? Je ne saurais dire. Mais jusqu’à leur départ, trois ou plutôt quatre heures plus tard, mes yeux gîtaient vers la gauche, sans qu’aucune brise ne les y oblige.

Avant d’écrire la suite, je vous prie de m’excuser. Pour ce que je m’apprête à coucher sur le papier, ou, plus exactement, pour le faire si tard. Les femmes, les filles du monde entier savent cela depuis belle lurette, les parisiennes peut-être encore plus. Elles s’évertuent à nous le dire, à nous le signaler, nous le dessiner, nous le hurler, et nous, tel Thomas, ne croyons pas sans voir. Ou n’en mesurons pas l’étendue. Ce soir-là, j’assistais, presque médusé, à un bal forcené et forcé, orchestré par tout ce que nous comptions de clientèle masculine. Durant trois heures, une foule de mecs se succéda au chevet de la belle, sans discontinuer. Une foule ? Huit, ou dix hommes. Qui chacun, s’invitait, s’entêtait et s’imposait dans son style propre. Il y eut le beauf sans complexe, qui lui éructa ses exploits à un centimètre du visage, le bras nonchalamment oublié autour de ses épaules. Il y eut le minois bien brossé du fils du VIe arrondissement, qui tenta de se faire passer pour plus élégant et moins lourd que ses concurrents, moins « en chien ». Il ne savait pas, alors, qu’il était déjà le sixième à venir faire le beau, et je vis l’étendue de l’erreur naïve dans ses yeux lorsqu’il commanda des shooters pour lui, la belle et sa copine, comme quatre autres gars l’avaient déjà fait avant lui. Cette valse masculine ne s’arrêta pas, pas une minute, et la fille d’à côté fut peu à peu résumée à « la copine », et se retrouva bien plus souvent qu’elle ne le méritait, obligée de berner la solitude en posant les yeux sur son portable.

J’avais déjà vu des filles se faire draguer, avec classe ou avec humour, avec trop d’alcool ou parfois pas assez. J’avais vu des gars gentils et posés devenir d’immondes et oppressants bovins une fois saouls. J’avais vu des femmes gênées hésiter entre méchanceté et gentillesse pour écarter les impudents. Je n’avais pas compris que c’était permanent. Que la liberté même était mise entre guillemets, sans fers ni loi martiale, juste de quelques regards appuyés.

Une fois encore, la question du devoir vint se poser. Devais-je intervenir ? Le professionnalisme et son ingérence couvraient-ils la lâcheté ? Quelle était la limite du libre arbitre ? Ce soir-là, la fille reçut chacun des prétendants, quel que soit l’âge, quel que soit le style, avec le sourire, aimable et ouverte. Je ne mouftais donc point. Était-ce une patience sans limites, une gentillesse dépourvue de bornes, ou une insouciante tolérance sublimée ? Une stratégie vénale sans faille, un narcissisme dévorant ?

Qu’importe, au final. Ce soir-là, j’ai été dégoûté d’être un homme, un de plus, pouvant être assimilé à une masse informe de prétendants justifiant les pires clichés et stéréotypes. Je me suis intimement juré de détourner les yeux devant chaque femme croisée, dussé-je la vexer, ne serait-ce que pour lui offrir cinq secondes de paix et de tranquillité en plus. Qu’un jour, peut-être, et ça semble si improbable, elle n’ait plus à porter le poids de tous les désirs, n’ait plus à se parer d’une armure de patience, n’ait plus à se sentir chassée à chaque coin du regard.

La classification du serveur

Les serveurs varient autant que varient les hommes. Et le métier étant ouvert à toutes candidatures, tous s’y essaient, à leur manière. Qu’ils tentent gauchement de rentrer dans un moule trop fin pour eux, ou qu’ils brisent tout d’entrée, aucun ne peut endiguer le débordement de sa personnalité très longtemps. C’est d’abord quelques gouttes, puis, au fil des services, un torrent. Des faits et gestes, des intonations, une main qui tremble ou un regard hagard, autant de signes de la femme ou de l’homme qui se cache derrière la serveuse, le serveur. La main accrochée au plateau, le nez dans le lave-verres, ils se divisent, malgré leurs différences, en des catégories bien distinctes. Les nuls, et les bons. Et quelques autres, accessoirement.

                                                        Le tchatcheur – branleur

À une lointaine époque, mais dans notre galaxie, les deux adjectifs côte à côte auraient été redondants. Un temps où les hommes, casquette de côté, s’usaient à l’usine tandis que mesdames discutaient ourlets. Une autre époque, faite d’hommes qui, en guise de repères, avaient érigé des statues morales au travail, à la solidarité et à la virilité. Des êtres taciturnes, solides et bornés. L’époque de mon grand-père, qui avait travaillé dur et dit peu de mots, estimant que le silence était d’or, la parole d’argent. Une race aujourd’hui en voie d’extinction, à une époque où la parole, même futile, même vaine, est portée aux nues, à peine en dessous de l’expression du « je », de la glorification de l’égocentrisme et de l’individu. L’ère du blabla à tout va, où des guignols du verbe sont plus populaires que des assidus de l’acte. La faute au grand-père sans doute, je suis resté bien méfiant à l’approche des perroquets et autres verbeux.

Et en restauration, bien m’en prend. Il existe des artistes du verbiage, des Cyrano des planchers, des vendeurs de rêve. Ils sont nombreux, et si tous croient exceller, seule une infime partie ajoute à la qualité de la parole, une énergie sans faille. Les autres sont, pour toute l’équipe comme tout le restaurant, des poids morts insupportables.

Souvent, pourtant, il est le chouchou de la terrasse. Les minettes et les grands-mères l’appellent par son petit nom, demandent de ses nouvelles ; lui, l’œil torve, fixe les femmes qu’il exaspère. Tous le connaissent pour une bonne et unique raison : alors que nous autres galériens sommes les rois de discussion entrecoupée, du dialogue bref et de l’étouffement de la digression, lui prend le temps de s’écouter. Pendant que nous servons, et suons à grosses gouttes, lui « fidélise ». J’ai découvert, à l’occasion, une nouvelle définition de ce mot, proche d’ « oisiveté ».

Sourire Freedent, mots doux pour chacun, il est le champion du survol, partout à la fois, jamais nulle part. À l’inverse, personne ne le cherche jamais : il ne bouge pas d’un iota, planté au soleil, lunettes noires sur le bout du nez. Et il parle, encore et toujours. L’homme est habile, le serveur malin; il change de note selon la situation. Devant le patron, le voila qui disparaît, s’écrase avec une humilité surjouée qui tresse des lauriers que même César ne mériterait pas. Mais devant ses collègues, il a tout vu tout fait, parle de choses dont il ignore tout d’un air mystérieux, ne finit pas ses phrases en prenant des poses de gangster des années trente, où, s’il les finit, les ponctue d’un clin d’œil que ne renierait pas le pire des dragueurs latins. Enfin, à tous, il se plaint, de tout. Peu nombreux doivent être les marins sachant manier le vent aussi bien qu’il brasse l’air ; il souffle le chaud et le froid, avise, se ravise, s’évapore. Son but ? Donner le change, masquer son chômage, flouer le monde. Alors, il abat sur ses alentours proches une pluie de paroles où se noierait toute personne de bonne foi. Car il est capable de se plaindre de lui-même, de reconnaître sa lenteur, dans le seul but de précéder, et donc d’annihiler, les critiques extérieures. Ainsi, aussi excédés soient-ils, ses collègues finissent par abandonner toute trace de rage face à celui qui s’écrase de lui-même. Même après avoir pris « une marée de tous les diables », personne n’a plus la force d’accabler celui qui se flagelle.

Pire encore : pour asseoir sa position, notre ami joue malicieusement du verbe, encore une fois, comme un politicien. Diviser pour mieux régner est un adage qu’il connaît, et tandis que l’équipe rebondit ou se déchire sur ses ragots frelatés à la pause staff, lui s’en tire sans égratignure, après un service passé à compter fleurette et fumer des clopes.

De ceux-ci, j’en ai vu passer autant que des génies. Peut-être même sont-ils des génies d’une autre espèce, au final. Mais ils pullulent, bons à rien auxquels on ne donne une chance qu’en restauration, ou à la télé-réalité. À mes yeux, leur seul mérite est de faire briller les autres, obligés de prouver qu’ils peuvent bosser pour deux s’ils veulent s’en sortir.

Le bal des bougies, deuxième danse

Ça n’arrive jamais. En général, quand une table célèbre un anniversaire, qu’un serveur prend la commande des desserts et annonce au reste de l’équipe, l’air soucieux, qu’il laisse les bougies à côté du passe-plats, pour les desserts de la 8, « faut pas oublier, hein », en général donc, plus personne ne va au passe-plats. La zone environnante devient un no man’s land que chacun regarde du coin de l’œil, craintif. Le serveur de terrasse disparaît, faignant d’être dans une grande conversation à l’extrême opposé. Celui en salle sue à grosses gouttes, et tente tant bien que mal de ne jamais regarder vers la cuisine. Que personne ne puisse lui reprocher de ne pas se dévouer. Le runner quand à lui, en position délicate, doit être dans un tempo parfait pour éviter d’avoir une mauvaise surprise. Il doit savoir exactement quel arrivage de la cuisine contiendra les desserts de la 8, autrement dit à quel moment disparaître aux toilettes.

Ainsi, malheur à vous si le plat que vous avez commandé pour la 27 « sort » à ce moment-là, car personne n’ira voir pourquoi le cuistot se déchaîne sur sa sonnette. Et au moment où, échaudé par l’incompétence du « run » dans ce restaurant, vous quitterez votre poste pour aller chercher vos plats, vous risquez fort de vous retrouver pris au piège face à un gâteau au chocolat d’anniversaire, et votre conscience professionnelle de ne pas le laisser en plan. C’est beaucoup, beaucoup trop risqué.

Car la suite, seul face à ces bougies, n’est pas alléchante. Éteindre les lumières, sentir l’attente du restaurant monter, réussir à allumer vos bougies-spectacle pyrotechnique, être, encore plus que d’habitude, l’unique point d’attention de la salle entière, et devoir, à ce moment précis, entonner, seul pour les premières notes, « joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux annnn…. ». Non. Non, vraiment, pas envie, et s’il est possible de s’en débarrasser sur le nouveau, ou un collègue en forme et motivé, alors qui se gênera ?

Cela peut se dérouler à merveille. Un nouveau, un ami, fut envoyé sous mes yeux au casse-pipes, insouciant, naïf et souriant qu’il était. Les autres avaient joué leur partition, évité le passe-plats, sachant d’avance la partie gagnée avec un bleu dans l’équipe du soir. À peine lui expliqua-t-on, bonnes poires, le fonctionnement des bougies. Et, souriant comme seul peut l’être un poussin, il alla s’afficher avec bonne humeur, et rentra chez lui avec le numéro de la demoiselle qui vieillissait en fête.

Cela peut aussi tourner au cauchemar, si les compagnons du héros de la soirée se prouvent un peu trop timorés. Si, par exemple, ils ne trouvent pas de bon goût de vous accompagner au chant, et que vous vous retrouvez embarqué dans un numéro de soliste. Après que votre voix ait déraillé d’ailleurs, à l’instant même où vous vous rendiez compte que sur ce coup-là, il n’y avait que vous. Ou si, souriants, ils vous laissent vous dépatouiller avec votre gâteau, ne faisant pas de place, n’aidant pas à l’atterrissage de votre ovni, vous laissant vous et votre bougie tenter de passer entre épaules, bouteilles de vin et verres à pied.

Parfois même, ils chantent tous. Si bien, et avec tant d’entrain, que vous ne savez pas qui est le bon convive, et lui ne s’en doute pas non plus d’ailleurs, il croit chanter pour la table d’à côté. On vous a dit « le brun, là », et vous déposez ça devant…l’autre brun, auquel on ne pense pas assez souvent apparemment.

Malaise, dans cette situation comme dans d’autres. Si il y a bien une personne, hors staff, qui vous comprend, c’est lui, ou elle. Celui ou celle à qui vous refilez votre gâteau empoisonné, trop heureux de vous délester de l’attention et des regards sur lui. C’est maintenant lui qui doit faire le pitre, sourire, souffler, écouter les applaudissements, devenir pivoine, se sentir seul, sourire. Le serveur, lui, s’est depuis longtemps éclipsé, c’est pas tout mais y en a qui bossent, et dur, en plus.

Pour gagner du temps, échapper à çà, et regarder la scène d »un œil amusé, il faut s’employer. Soit, en utilisant (sans honte) ses prérogatives de responsable/barman/ancien. Soit en filoutant, en évitant le passe à l’expérience. Soit, comme je l’ai tenté quelque fois, en proposant aux amis en question d’apporter eux-mêmes le gâteau de la cuisine jusqu’à la table…. « vous comprenez, ça sera moins impersonnel, c’est marrant quoi…on peut faire une exception, vous inquiétez pas… ». Génie.

En pensant à ça, entre deux expressos et trois mojitos, je regarde Greg, dit « GSM », y aller, sur de lui, souriant, chantant à tue-tête. Il a du perdre à chi-fou-mi. Bons collègues, on l’accompagne, qu’il soit pas tout seul.

« Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux aaaa »