Sous rires

Jeudi soir. J’ai accepté un « extra » derrière le bar d’un pub « à la française », un peu élégant, un peu cercle fermé. Pas grand-chose à voir, au final, avec le concept de pub tels que les anglo-saxons l’ont inventé, et le chérissent encore. La décoration est soignée, les cocktails aussi – pour un pub, s’entend – et autour de moi, des jolis minois palabrent avec des chemises cintrées, pendant que cravates et tailleurs tiennent la chandelle. Ça pue les beaux quartiers en « after work casual ».

Pour être tout à fait honnête, j’étais un peu anxieux à l’idée de servir cette clientèle. Pas anxieux à l’idée de ne pas savoir, ou ne pas pouvoir. Plutôt la peur de passer une très, très longue soirée à ruminer des regards condescendants. À ma grande surprise, la politesse, et le respect, règnent en maîtres incontestés, pendant que mes opinions prennent la poussière qu’elles méritent au placard. Je suis même emballé par la conversation d’un groupe de clients, une bande d’amis, tête d’avocats et cœurs d’artichauts, qui taillent un costard à mes préjugés sur les hommes en costume.

Jusqu’à. Car dans la vie, il y a toujours un « jusqu’à », sinon c’est trop facile. Il en est de même dans les histoires, sinon, on s’ennuie. Les bars n’échappent pas à la règle. Seulement, dans ces antres de débauche et de contiguïté humaine, le « jusqu’à » est toujours suivi de la même formule. Sans surprise. En voici l’unique, et universel exemple :

« Jusqu’à ce qu’ils soient complètement saouls. »

Pour rendre ici compte des faits avec la rigueur d’un serveur auvergnat, je dois altérer un peu, car ils n’étaient pas fin saouls. Ainsi, c’est après avoir descendu trois mètres de shooters que l’un d’entre eux vint se coller au bar pour m’interpeller.

« Eyh ! Eyh ! Eyhhhhhhhh !

– Une seconde, mon lapin, j’arrive ! »

Je finis la commande en cours, sûrement un mojito, et me retourne.

« Ouais ?

– t’es au top ? » me demande-t-il . Un peu interloqué, je lui demande de répéter.

« T’es au top ? »

Je le regarde, de ce coup d’œil rapide de barman qui doit juger en vitesse, et qui, malheureusement, compte sur les expressions du visage, et les préjugés communs. Je vois sa chemise de cadre, sa tête de cadre, son alcoolisme de cadre, et mes préjugés reviennent au galop, au moins concernant son humour. J’imagine déjà un discours type « Loup de Wall Street ».

« Ben, ouais, pourquoi ?

– bah sourit alors ! »

C’est étonnant de penser que je n’ai absolument pas souri, en entendant ceci. Pas le moindre plissement des yeux, pas de fossette qui se creuse, pas de dent qui se découvre. Pas même ce fameux « sourire client » qui me vaut les moqueries de mes vieux collègues. Je crois même avoir retenu les éclairs au fond de mes pupilles.

« Comme ça, à défaut d’être beau, t’auras l’air sympa ! »

C’est vraiment triste, de s’abaisser au niveau des préjugés qu’un parisien fait de vous. Parce que ça lui donne raison, ce qui est agaçant, mais surtout, parce que ça vous situe vraiment, vraiment très bas. Je le regarde toujours, et je me dis que ce mec va remplir une page de ce blog.

« tu vois, je peux pas dire un truc pareil aux filles par exemple, alors tu comprends… »

Non, je comprends pas. Mais ne t’inquiètes surtout pas, t’as gagné ta place, champion.

La fille du bout du bar

Il doit être 21 heures, peut être 22. Nous sommes samedi soir, mais la fièvre n’a pas encore gagné les lieux. Il est encore un peu trop tôt, il fait un peu trop beau dehors. Quelques clients épars, une douce musique électro, et ces deux filles qui entrent. Elles hésitent un instant, un peu timides : le bar est loin d’être plein, ça peut impressionner, tout cet espace libre à remplir avec soi-même. Elles valsent, tournent, puis se dirigent vers le bar.

Je ne vais pas inventer : j’ai peu de souvenirs de ce bref échange. Tout juste, que la commande était originale comme un mojito, que les deux filles étaient souriantes et polies, et que si chacune possédait son charme propre, l’une était d’une beauté rare, pure et irréfutable, qu’elle arborait sans prétention, tel un voile délicatement posé sur son visage. Y-eut-il un regard plus soutenu qu’à l’habitude, légère persistance d’un iris borné ? Je ne saurais dire. Mais jusqu’à leur départ, trois ou plutôt quatre heures plus tard, mes yeux gîtaient vers la gauche, sans qu’aucune brise ne les y oblige.

Avant d’écrire la suite, je vous prie de m’excuser. Pour ce que je m’apprête à coucher sur le papier, ou, plus exactement, pour le faire si tard. Les femmes, les filles du monde entier savent cela depuis belle lurette, les parisiennes peut-être encore plus. Elles s’évertuent à nous le dire, à nous le signaler, nous le dessiner, nous le hurler, et nous, tel Thomas, ne croyons pas sans voir. Ou n’en mesurons pas l’étendue. Ce soir-là, j’assistais, presque médusé, à un bal forcené et forcé, orchestré par tout ce que nous comptions de clientèle masculine. Durant trois heures, une foule de mecs se succéda au chevet de la belle, sans discontinuer. Une foule ? Huit, ou dix hommes. Qui chacun, s’invitait, s’entêtait et s’imposait dans son style propre. Il y eut le beauf sans complexe, qui lui éructa ses exploits à un centimètre du visage, le bras nonchalamment oublié autour de ses épaules. Il y eut le minois bien brossé du fils du VIe arrondissement, qui tenta de se faire passer pour plus élégant et moins lourd que ses concurrents, moins « en chien ». Il ne savait pas, alors, qu’il était déjà le sixième à venir faire le beau, et je vis l’étendue de l’erreur naïve dans ses yeux lorsqu’il commanda des shooters pour lui, la belle et sa copine, comme quatre autres gars l’avaient déjà fait avant lui. Cette valse masculine ne s’arrêta pas, pas une minute, et la fille d’à côté fut peu à peu résumée à « la copine », et se retrouva bien plus souvent qu’elle ne le méritait, obligée de berner la solitude en posant les yeux sur son portable.

J’avais déjà vu des filles se faire draguer, avec classe ou avec humour, avec trop d’alcool ou parfois pas assez. J’avais vu des gars gentils et posés devenir d’immondes et oppressants bovins une fois saouls. J’avais vu des femmes gênées hésiter entre méchanceté et gentillesse pour écarter les impudents. Je n’avais pas compris que c’était permanent. Que la liberté même était mise entre guillemets, sans fers ni loi martiale, juste de quelques regards appuyés.

Une fois encore, la question du devoir vint se poser. Devais-je intervenir ? Le professionnalisme et son ingérence couvraient-ils la lâcheté ? Quelle était la limite du libre arbitre ? Ce soir-là, la fille reçut chacun des prétendants, quel que soit l’âge, quel que soit le style, avec le sourire, aimable et ouverte. Je ne mouftais donc point. Était-ce une patience sans limites, une gentillesse dépourvue de bornes, ou une insouciante tolérance sublimée ? Une stratégie vénale sans faille, un narcissisme dévorant ?

Qu’importe, au final. Ce soir-là, j’ai été dégoûté d’être un homme, un de plus, pouvant être assimilé à une masse informe de prétendants justifiant les pires clichés et stéréotypes. Je me suis intimement juré de détourner les yeux devant chaque femme croisée, dussé-je la vexer, ne serait-ce que pour lui offrir cinq secondes de paix et de tranquillité en plus. Qu’un jour, peut-être, et ça semble si improbable, elle n’ait plus à porter le poids de tous les désirs, n’ait plus à se parer d’une armure de patience, n’ait plus à se sentir chassée à chaque coin du regard.

La classification du serveur

Les serveurs varient autant que varient les hommes. Et le métier étant ouvert à toutes candidatures, tous s’y essaient, à leur manière. Qu’ils tentent gauchement de rentrer dans un moule trop fin pour eux, ou qu’ils brisent tout d’entrée, aucun ne peut endiguer le débordement de sa personnalité très longtemps. C’est d’abord quelques gouttes, puis, au fil des services, un torrent. Des faits et gestes, des intonations, une main qui tremble ou un regard hagard, autant de signes de la femme ou de l’homme qui se cache derrière la serveuse, le serveur. La main accrochée au plateau, le nez dans le lave-verres, ils se divisent, malgré leurs différences, en des catégories bien distinctes. Les nuls, et les bons. Et quelques autres, accessoirement.

                                                        Le tchatcheur – branleur

À une lointaine époque, mais dans notre galaxie, les deux adjectifs côte à côte auraient été redondants. Un temps où les hommes, casquette de côté, s’usaient à l’usine tandis que mesdames discutaient ourlets. Une autre époque, faite d’hommes qui, en guise de repères, avaient érigé des statues morales au travail, à la solidarité et à la virilité. Des êtres taciturnes, solides et bornés. L’époque de mon grand-père, qui avait travaillé dur et dit peu de mots, estimant que le silence était d’or, la parole d’argent. Une race aujourd’hui en voie d’extinction, à une époque où la parole, même futile, même vaine, est portée aux nues, à peine en dessous de l’expression du « je », de la glorification de l’égocentrisme et de l’individu. L’ère du blabla à tout va, où des guignols du verbe sont plus populaires que des assidus de l’acte. La faute au grand-père sans doute, je suis resté bien méfiant à l’approche des perroquets et autres verbeux.

Et en restauration, bien m’en prend. Il existe des artistes du verbiage, des Cyrano des planchers, des vendeurs de rêve. Ils sont nombreux, et si tous croient exceller, seule une infime partie ajoute à la qualité de la parole, une énergie sans faille. Les autres sont, pour toute l’équipe comme tout le restaurant, des poids morts insupportables.

Souvent, pourtant, il est le chouchou de la terrasse. Les minettes et les grands-mères l’appellent par son petit nom, demandent de ses nouvelles ; lui, l’œil torve, fixe les femmes qu’il exaspère. Tous le connaissent pour une bonne et unique raison : alors que nous autres galériens sommes les rois de discussion entrecoupée, du dialogue bref et de l’étouffement de la digression, lui prend le temps de s’écouter. Pendant que nous servons, et suons à grosses gouttes, lui « fidélise ». J’ai découvert, à l’occasion, une nouvelle définition de ce mot, proche d’ « oisiveté ».

Sourire Freedent, mots doux pour chacun, il est le champion du survol, partout à la fois, jamais nulle part. À l’inverse, personne ne le cherche jamais : il ne bouge pas d’un iota, planté au soleil, lunettes noires sur le bout du nez. Et il parle, encore et toujours. L’homme est habile, le serveur malin; il change de note selon la situation. Devant le patron, le voila qui disparaît, s’écrase avec une humilité surjouée qui tresse des lauriers que même César ne mériterait pas. Mais devant ses collègues, il a tout vu tout fait, parle de choses dont il ignore tout d’un air mystérieux, ne finit pas ses phrases en prenant des poses de gangster des années trente, où, s’il les finit, les ponctue d’un clin d’œil que ne renierait pas le pire des dragueurs latins. Enfin, à tous, il se plaint, de tout. Peu nombreux doivent être les marins sachant manier le vent aussi bien qu’il brasse l’air ; il souffle le chaud et le froid, avise, se ravise, s’évapore. Son but ? Donner le change, masquer son chômage, flouer le monde. Alors, il abat sur ses alentours proches une pluie de paroles où se noierait toute personne de bonne foi. Car il est capable de se plaindre de lui-même, de reconnaître sa lenteur, dans le seul but de précéder, et donc d’annihiler, les critiques extérieures. Ainsi, aussi excédés soient-ils, ses collègues finissent par abandonner toute trace de rage face à celui qui s’écrase de lui-même. Même après avoir pris « une marée de tous les diables », personne n’a plus la force d’accabler celui qui se flagelle.

Pire encore : pour asseoir sa position, notre ami joue malicieusement du verbe, encore une fois, comme un politicien. Diviser pour mieux régner est un adage qu’il connaît, et tandis que l’équipe rebondit ou se déchire sur ses ragots frelatés à la pause staff, lui s’en tire sans égratignure, après un service passé à compter fleurette et fumer des clopes.

De ceux-ci, j’en ai vu passer autant que des génies. Peut-être même sont-ils des génies d’une autre espèce, au final. Mais ils pullulent, bons à rien auxquels on ne donne une chance qu’en restauration, ou à la télé-réalité. À mes yeux, leur seul mérite est de faire briller les autres, obligés de prouver qu’ils peuvent bosser pour deux s’ils veulent s’en sortir.